Oui, l’évaluation des profs est capitale et urgente ! Mais…

Il faut différencier l’évaluation et le contrôle qui vient de l’extérieur, comme pour contrôler si la Loi est bien respectée. À l’inverse, évaluer se fait en équipe. On y fixe le cadre et les critères ensemble. Promouvoir l’évaluation des profs, c’est prendre soin d’eux. Il est temps.

Contribution externe
Oui, l’évaluation des profs est capitale et urgente ! Mais…

Paul-Benoît de Monge. Pensionné, Directeur honoraire du Centre Scolaire Saint-Michel (Etterbeek)

À l'occasion de la Fête de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Monsieur Pierre-Yves Jeholet a rappelé : "Le MR tient beaucoup à l'évaluation des enseignants."

Il y a longtemps qu’il faut de l’évaluation : il y a non-assistance à personne en danger. Non, je ne parle pas des élèves : c’est bien des professeurs dont je parle. Et si l’on abusait des profs par manque d’évaluation ?

Manque d’agilité

C’est que, dans un monde qui a terriblement changé depuis 1968 et qui change à un rythme soutenu, bon nombre de nos institutions manquent d’agilité. Pour le dire simplement, l’agilité (mentale, organisationnelle, stratégique…) c’est la faculté d’une équipe, d’un système à s’adapter aux changements de son environnement. Une image ? C’est ce qui nous fascine lors des matchs de foot e.a. : agilité physique, individuelle et collective, agilité de phase de jeu, agilité stratégique, agilité mentale… Elles manifestent complicités, collaborations. Et, pour guider leurs agilités, les joueurs ont des coachs.

À l'anglais coach, je préfère accompagnateur, ou mieux, compagnon. Comme les compagnons bâtisseurs de jadis qui, ayant construit des cathédrales millénaires, continuent discrètement et efficacement leur travail fondé sur le partage de savoirs et savoir-faire, se formant ainsi les uns les autres.

Il a changé ma vie de prof

Et l’évaluation alors ? En 1989, J. Ardoino&G. Berger ont rédigé un article qui a changé ma vie de prof, "D’une évaluation en miettes à une évaluation en actes". Permettez-moi de partager ici un fragment de ma carrière d’enseignant, commencée en 1979. Quelques années d’études, un minimum de stage et quelques minutes de "débriefing", diplôme en poche, l’institution me confient des élèves et… "débrouille-t’y seauton"(1). Le message implicite du "système" est clair : "Tout va (doit !) bien se passer en classe !" Comme beaucoup de jeunes profs, on nous jette dans l’arène des classes. Peu ou pas de supervision, encore moins de travail collaboratif. Les profs sont formés pour être de bons professionnels individualistes. Un rapport d’évaluation en fin de première année, un autre en fin de deuxième. Ensuite ? Il faut que le jeune prof montre qu’il gère ! Qu’une fois la porte de sa classe fermée, il n’y ait pas de vague, et qu’en sortant, cinquante minutes plus tard, il sorte rayonnant : "Oui oui, tout va bien !"… Alors qu’il vient de passer une heure terrifiante et qu’il sort de la classe comme un naufragé jeté sur le rivage du couloir. Certes, cela va mieux aujourd’hui en 2022 ! Ici ou là ! Parfois, cela va beaucoup mieux, là où les profs travaillent ensemble, là où les directions les soutiennent.

Comme le contrôle technique

Mais, en 1989 donc, ma vie de prof a changé le jour où je me suis réveillé en me disant : "Seul, c’est galère. J’ai besoin d’aide, en dehors mais aussi à l’intérieur de mes classes." Et je lisais cet article de J. Ardoino. Pour faire bref, ils différencient évaluation et contrôle. Le contrôle vient de l’extérieur, comme un inspecteur qui vient contrôler si la Loi est bien respectée, si l’école et les profs répondent aux prescrits des normes, des décrets, des lois… Comme lorsque votre véhicule passe le contrôle technique(2), avec des indicateurs chiffrés et des tests les plus objectifs possible. Certes, en matière scolaire et dans les relations humaines, ce n’est pas si simple ! Et heureusement. Mais c’est cela le "contrôle" : observer, mesurer des objectifs officiels, externes et vérifiables. Dans cette situation, c’est le contrôleur qui détient le pouvoir, au nom de l’institution - l’État - qu’il représente.

Évaluer c’est reconnaître la valeur

L’évaluation, c’est l’inverse. Quasi. Celui, celle qui veut être évalué(e) entre dans une démarche de développement personnel. C’est lui qui demande, c’est lui qui a et prend ce pouvoir. Et les critères alors, quels indicateurs ? Celui ou plutôt ceux - car l’évaluation, c’est mieux en équipe - qui veulent l’évaluation en fixent le cadre et les critères ensemble, avec les évaluateurs. Ils fixent ces critères en fonction de leurs besoins, en vue de progresser, d’être des profs plus efficaces et efficients, plus souples, mieux organisés dans le travail en équipe, plus pertinents lorsqu’ils doivent faire preuve d’autorité, voire de sévérité. Bref, plus agiles. Plus paisibles, plus heureux et plus joyeux avec leurs élèves. Prenez l’étymologie du mot évaluer : "reconnaître la valeur de…, être sensible aux qualités de…, aimer quelqu’un…" Énoncée comme cela, l’évaluation est un tremplin magnifique. Promouvoir l’évaluation chez les profs, à l’intérieur du système scolaire, c’est vouloir le bien des profs et du système, donc le bien de leurs élèves. Promouvoir l’évaluation des profs, c’est les soutenir, les encourager ; c’est prendre soin d’eux…

Il faut deux décrets

Le premier en vue de promouvoir l’évaluation au sein des écoles car trop de profs souffrent. Il faut leur offrir le soin de l’évaluation. Pratiquée entre pairs : je vais dans ta classe ; tu viens dans ma classe ; et on débat ensemble en vue de nous aider les uns les autres. Évaluations aussi pratiquées sous forme de supervision par des aînés formés à ce type de pratiques évaluatives ; car la direction aura veillé à mettre sur pied une équipe interne bienveillante, reconnue par les profs. Et aussi des experts externes, certes… et qui prennent le temps d’apprivoiser l’environnement dans lequel ils interviennent et qui prennent le temps de se laisser apprivoiser !

Ensuite, on s’occupera d’un deuxième texte : un texte qui définit le ou les contrôles…

Il nous faut deux textes car on mélange tout. Il faut d’un côté de l’évaluation avec ses propres acteurs, essentiellement internes. Et de l’autre, du ou des contrôles avec ses acteurs propres, essentiellement externes. Alors, la société aura montré qu’elle prend soin de ses profs, d’un côté ; et qu’elle prend au sérieux ses institutions, de l’autre.

(1) Vous connaissez le "Gnothi seauton" de Socrate : "Connais-toi toi-même". Vous devinez alors le sens de "débrouille-t’y seauton" : débrouille-toi.

(2) Vous noterez au passage qu’on parle bien ici de "Contrôle technique" et non d’"Évaluation technique". Ça, c’est plutôt… papy ou votre garagiste qui y procède. Avec succès ou non !