Chers étudiants, bousculez-nous sans concession !

Ralentir, coopérer, se renouveler : voici mon invitation, déclinée en trois verbes caractéristiques de notre nature humaine ; trois verbes, à la fois complémentaires et interdépendants, propices à l’émergence de l’intelligence collective.

Contribution externe
Chers étudiants, bousculez-nous sans concession !
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Une opinion de Sébastien Bette, chargé de cours en faculté Polytechnique de l'Université de Mons

Chers collègues enseignants, Chers étudiants

Durant ces dernières années, la crise Covid et ses conséquences directes nous ont invités à gérer nos missions d’enseignement « au mieux », parant souvent au plus pressé, parfois en faisant preuve de souplesse, parfois en modifiant nos modes de fonctionnement. Tout ce qui a été fait « dans le rush » était nécessaire pour faire face à la crise, et au final, toutes les réalisations et leçons apprises sont sources de réflexion et d’inspiration pour l’après Covid…

L’Histoire nous montre que, même si c’était nécessaire, cela n’est pas la panacée. En effet, alors que nous sommes à nouveau happés par le rythme infernal de nos vies et missions professionnelles et que nous repartons sur nos chemins balisés jusqu’alors, nous voilà confrontés à devoir faire face à de nouveaux écueils et défis pointant à l’horizon. Inévitablement. Compte tenu du monde « VUCA » (Vulnérable, Incertain, Complexe, Ambigu) dans lequel nous vivons, il n’en pourrait être autrement.

Comme beaucoup d'autres entreprises ou organisations, nous allons donc être continuellement amenés à devoir nous adapter à ces évolutions rapides. Et face à cela, il convient de développer et intégrer à notre mode de fonctionnement actuel la capacité à agir collectivement face aux challenges qui se posent à nous.

Deux vœux pour cette nouvelle rentrée

Parmi les challenges prégnants, il est indéniable que les enjeux environnementaux et sociaux - intimement liés entre eux - sont les plus impérieux : le dépassement des limites planétaires, la perte de la biodiversité, la pollution, le dérèglement climatique, la raréfaction des ressources (matérielles, énergétiques, …), etc… apparaissent ainsi comme les enjeux « mères » provoquant de nombreuses formes d’injustices et d’inégalités sociales.

Pour tous ces enjeux, la question n'est plus de les envisager et agir tout en allant, et bien souvent de manière isolée, mais bien de les prendre en considération de manière plus globale en les inscrivant à la fois dans une démarche continue et à long terme. Nous ne pouvons plus nous permettre de nous débrouiller, d'y faire face « à la volée ». Si nous voulons être cohérents avec l'ampleur de la situation et à la hauteur de notre responsabilité, aborder ces enjeux devrait être le cœur, le point de départ de toutes nos réflexions et actions dès maintenant, sans attendre. « Soyons le changement que nous voulons voir dans le Monde" disait Gandhi… Il est désormais de notre devoir, de notre responsabilité de prendre la pleine mesure de ces enjeux, de se mobiliser et agir, dans la durée, face à ce qui devient urgent, critique. Devoir et responsabilité en tant qu'enseignant-chercheur à l'Université, où nous détenons un pouvoir énorme : que ce soit en formant les acteurs du monde de demain ou en développant nos activités de recherches, tout ce que nous disons et faisons peut influencer la Société d'aujourd'hui et de demain, ses entreprises et industries, ses organisations. Voici ainsi donc un premier souhait pour cette rentrée académique 2022 : celui de faire nôtre la prise de conscience forte de cette responsabilité en considérant les enjeux socio-écologiques comme éléments conditionnant toutes nos réflexions et actions à venir.

Certes, des initiatives émergent çà et là, individuelles principalement. Mais même si elles ont le mérite d'exister, elles ne seront malheureusement pas suffisantes pour faire face à l'ampleur des enjeux et des défis qui nous attendent. Car c'est bien collectivement que nous allons devoir nous mettre en chemin de manière cohérente. Or, le fonctionnement de nos institutions universitaires, conduit, quasiment par définition, à des engagements plutôt individuels que collectifs. Certes, ce mode de fonctionnement a offert de nombreux avantages par le passé, mais force est de constater que, parce qu'il freine, voire éteint, la possibilité d'un engagement collectif, ce mode de fonctionnement devient sa principale limite. Voici donc un second souhait : celui de se donner les moyens de pouvoir réfléchir, agir, avancer… collectivement en mettant en place les conditions favorisant l'émergence d'un tel paradigme.

Trois actions pour nous re-synchroniser …

Favoriser l’émergence de notre dimension « collective », cela ne requière-t-il pas d’abord de nous re-synchroniser, à différents niveaux de nos vies et missions ? Pour y arriver, voici une invitation déclinée en trois verbes, trois actions complémentaires et interdépendantes : ralentir, coopérer, se renouveler.

  • Ralentir. A l'instar des mouvements « slow food », « slow travel », etc… des mouvements appellent au "Slow Science". Dans un appel lancé par cette communauté, nous pouvons lire "Chercher, réfléchir, lire, écrire, enseigner demandent du temps. Ce temps, nous ne l'avons plus, ou de moins en moins. Nos institutions et, bien au-delà, la pression sociétale, promeuvent une culture de l'immédiateté, de l'urgence, du temps réel, des flux tendus, des projets qui se succèdent à un rythme toujours plus rapide." Il s'agit donc de « faire moins mais mieux » ou encore « ralentir pour faire mieux ».

Pour nous re-synchroniser, donnons-nous donc la permission de ralentir : ralentir pour questionner, pour se connecter à la réalité des enjeux actuels, les comprendre, en prendre la pleine mesure, en définir les contours, agir ; ralentir pour se questionner, se reconnecter à notre nature humaine, à nos vrais besoins ; ralentir également pour pouvoir se rencontrer et avancer collectivement.

  • Coopérer. Comme le dit Edgar Morin, « Chaque intelligence individuelle naît de la coopération collective de milliards de neurones, chaque intelligence collective naît de la coopération de nombreux individus. » Il n'y a donc pas d'intelligence collective sans coopération ; et puisqu'il ne peut y avoir de coopération dans un monde de compétition, faire émerger l'intelligence collective nécessite d'abord de quitter le paradigme actuel : c'est bien là une condition nécessaire pour faire se rencontrer la multitude des intelligences individuelles, dans leur diversité, faire en sorte de passer du modèle « 1 et 1 ; 1+1=2 » à celui « 1+1=3 », modèle pour lequel il y a autant de valeurs dans chacune des entités que dans leur rencontre, dans leur lien. Et face à l'ampleur des défis qui nous attendent, puisque il n'est plus possible pour un individu d'intégrer seul l'ensemble des dimensions et des savoirs relatifs à ces défis ; puisqu'il devient indispensable de ne pas rester émotionnellement seul face à ceux-ci ; puisqu'il nous faudra compter sur les forces et aptitudes propres à chacun (à la fois sur celles des penseurs, des faiseurs, des décideurs, des facilitateurs, des organisateurs, …), nous ne pouvons plus nous permettre de nous passer de la valeur et des apports découlant de la coopération transversale.

Pour nous re-synchroniser, bannissons donc tout ce qui mène à l’individualisme, la compétition et à la place, adoptons ce qui amène les interconnexions, les interactions et les rencontres riches et vertueuses, notamment en favorisant des dimensions telles que la diversité des profils, l’inter- et la trans-disciplinarité, le partage et l’entraide ...

  • Se renouveler. « On ne résout pas un problème avec les modes de pensées qui l'ont engendré » disait Einstein. Comme évoqué ci-dessus, le système dans lequel nous évoluons actuellement favorise les réalisations individuelles plutôt que les collectives. Si nous voulons que ce mode de fonctionnement, inhérent au système actuel, puisse évoluer vers plus de collectif, il convient donc de changer nos modes de pensées, nos habitudes, nos façons de faire, nos cadres. Dès lors, il nous faut choisir entre passé et futur; et puisque « choisir, c'est renoncer », peut-être devons-nous renoncer à certains éléments du passé, en particulier tout ce qui nous invite à la compétition plutôt qu'à la coopération, tout ce qui nous surmène, surcharge et qui ne laisse pas de place à la réflexion de fond, aux questionnements… ; accepter de questionner nos pensées limitantes, nos peurs, nos jugements sur nous-mêmes et les autres, …; définir de nouvelles formes d'actions, plus engagées.

Pour nous re-synchroniser, acceptons donc de nous renouveler en renonçant à ce qui ne fait plus sens afin de pouvoir nous engager dans une direction en phase avec les enjeux actuels.

Ralentir, coopérer, se renouveler : une invitation déclinée en trois verbes caractéristiques de notre nature humaine ; trois verbes, à la fois complémentaires et interdépendants, propices à l’émergence de l’intelligence collective.

Vous, étudiants, bousculez-nous !

Le message pour vous, étudiants, est court : bousculez-nous, sans concession ! Faites-vous entendre sur ces questions, interpellez-nous…! Demandez-nous de mettre nos savoirs et nos compétences au service de votre avenir et de vos engagements ; contraignez-nous à interagir et coopérer directement avec vous. Réclamez que notre travail, nos réalisations, nos développements fassent sens pour vous. Votre génération et nos générations doivent également pouvoir réfléchir et agir ensemble. Exigez-le!

Nous enseignants, vous étudiants, mettons-nous donc en route dès à présent ! Car, « si ce n’est pas ici, alors c’est où ? » ; « si ce n’est pas maintenant, alors c’est quand ? » ; « si ce n’est pas nous, alors c’est qui ? »