Aujourd’hui, un bon informaticien peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui

Contribution externe
Aujourd’hui, un bon informaticien peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui

Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise

Le mot "vérité" peut s’entendre de deux manières fort différentes :

• Quand je dis quelque chose qui ne correspond pas à la réalité, je me trompe, je suis dans l’erreur. J’affirme qu’on est lundi, alors qu’on est mardi. Dans ce cas, la vérité consisterait dans l’accord entre ce que je dis et ce qui est vraiment.

• Quand je ne dis pas ce que je pense, je mens. J’affirme que je viendrai lundi, alors que je sais que je viendrai mardi. Dans ce cas, la vérité consisterait dans l’accord entre ce que je dis et ce que je pense vraiment.

L’erreur est humaine certes, mais le mensonge semble l’être aussi. L’un et l’autre se côtoient depuis toujours car le conflit entre le vrai et le faux est né en même temps que le langage. La lutte est ancienne mais le champ de bataille s’est déplacé et, aujourd’hui, il a pour nom Internet. On y observe de nouvelles armes, on y déploie de nouvelles stratégies, on y recrute de nouveaux types de combattants. On invente même des nouveaux concepts, comme le "fait alternatif" ou la "post-vérité". Avec Internet, en un clic, le mensonge de l’un devient l’erreur de milliers d’autres.

La calomnie et la diffamation ont toujours existé, et les exemples sont nombreux de ceux qui ont voulu "réécrire l’Histoire". Mais une rupture est en cours car trois innovations majeures permettent de développer sur Internet des armes de persuasion massive. Elles concernent respectivement leur camouflage, leur précision, et leur "efficacité".

Il est aujourd'hui possible de faire des trucages absolument indécelables. Il existe une vidéo où l'on voit Barak Obama dire que Donald Trump est une "grosse m.", ce qu'il n'a évidemment jamais dit. On peut regarder la vidéo vingt fois et savoir qu'elle a été trafiquée, sans pourtant détecter la moindre anomalie. C'est ce que l'on appelle une "deep fake", quand la technologie la plus avancée est mise au service du faux. Et un bon programmeur peut donc aujourd'hui faire dire n'importe quoi à n'importe qui, et le dire dans le monde entier…

La contagion des émotions

Par définition on ne connaît d’une rumeur ni son origine, ni son point d’arrivée. La deuxième innovation des cybermenteurs permet dorénavant de remédier à cette "faiblesse" et de cibler un public particulier. Puisque Internet sait quasi tout de tout le monde, il est possible d’envoyer une rumeur calibrée vers un groupe A et une rumeur complètement différente, mais tout aussi calibrée, vers un groupe B. Facebook a reconnu avoir ainsi fait des expériences à grande échelle à l’insu de ses utilisateurs pour voir dans quelle mesure leurs émotions étaient "contagieuses".

Un débat revient fréquemment sur l’utilisation en temps de guerre de "robot tueur", ces automates équipés de caméra et de système de reconnaissance de visage, capable de tirer sur n’importe qui. Mais il y a aussi des robots tueurs de démocratie, des robots menteurs, qu’on appelle parfois "trolls". Cette troisième innovation est le fait d’ordinateurs programmés pour envoyer des mensonges en continu. Les chaînes de télévision diffusaient des news, Internet voit diffuser des fake news à la chaîne.

On peut imaginer l’impact de ces messages téléguidés pendant une campagne électorale. Mais pas que ! Le site de rencontre canadien Ashley Madison a un jour reconnu avoir installé des milliers de robots "féminins" pour envoyer des millions de faux messages et rendre ainsi le site plus attractif…

Ces trois nouveautés se combinent et permettent donc de produire du faux parfait, sur mesure, en continu. Et n’oublions pas que les réseaux sociaux sont la principale source d’informations des adolescents…

Menteurs et bonimenteurs

Jusqu’ici je n’ai traité que du faux transmis dans l’intention de nuire. Mais trois autres cas de figure doivent être mentionnés, car ils rajoutent à la confusion.

• Le faux que l'on dit sans intention de nuire. Combien de fois n'inventons-nous pas des anecdotes pour illustrer un propos, combien de fois ne faisons-nous pas suivre des informations sans les vérifier ? Combien de choses inexactes ai-je écrites dans La Libre Belgique ? Et chaque année, le premier avril, l'actualité n'est-elle pas "photoshoppée" ?

• Le vrai que l’on dit dans l’intention de nuire. Les atteintes à la vie privée ont toujours existé, mais les algorithmes de recoupement sont plus puissants que jamais et donneront vos quatre vérités au plus offrant. Les logiciels espions de type Pegasus se logent même dans les téléphones portables, et ils diront le vrai qui dérange à celui que cela arrange et qui veut - payer pour - l’entendre.

• Le vrai que l’on dit sans intention de nuire. Nous avons tous un jour ou l’autre transmis par inadvertance une information supposée confidentielle. C’est ce qu’on appelle une maladresse. Quand on répond à un mail de manière très personnelle en appuyant malencontreusement sur la touche "répondre à tous", les conséquences sont parfois funestes…

Au grand jeu de la Vérité, les cartes ont toujours été truquées. Aujourd’hui, en plus, Internet les redistribue. Sur les réseaux sociaux, tout le monde est journaliste, tout le monde est juge, tout le monde est expert.

Au twitter menteur, les idées sont pipées. Pour essayer de redorer un écran abîmé par des accusations fondées et des condamnations en justice, Facebook s’est rebaptisé Meta. Cela a tout l’air d’un acte manqué, non ? "Meta" en grec signifie en effet "au-dessus" ou "au-delà". Au-dessus des lois ? Au-delà de l’acceptable ? Pour combien de temps encore?