Je plains Adama, victime de l’incompétence belge

En matière d’accueil des migrants, Fedasil jongle entre ouvertures et fermetures de centres, au gré des décisions des secrétaires d’État successifs.

Contribution externe
Je plains Adama, victime de l’incompétence belge
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Une opinion de Bertrand Duquenne, juriste en droit des étrangers à Verviers

J’ai reçu ce matin Adama, un Burkinabé d’une cinquantaine d’années. Voilà presque trois mois que ce monsieur est arrivé en Belgique, après un long périple. Je ne connais pas les motivations qui ont mené à son départ du Burkina Faso, probablement le souhait d’obtenir une vie meilleure que dans un pays en proie à une grande instabilité. Adama est arrivé dans mon bureau, car cela fait trois mois qu’il dort dans la rue. Trois mois depuis qu’il a introduit une demande de protection internationale auprès de l’Office des étrangers. Trois mois qu’on lui indique qu’en raison d’un manque de place dans les structures d’accueil gérées par Fedasil, on ne peut rien lui proposer.

Fedasil est quotidiennement condamné pour le non-respect de ses obligations d’accueil. Mais les condamnations ne créent pas de places. Et la situation ne s’améliore pas. Alors Adama attend que Fedasil soit condamné dans sa situation précise, qu’on le convoque, qu’on lui offre l’aide matérielle à laquelle il a droit et, accessoirement, qu’on lui rende un peu de la dignité qu’on lui dénie depuis août.

Les "crises" de l’accueil se succèdent en Belgique. 2009, 2015 et maintenant celle-ci. Pourtant on ne semble pas apprendre des écueils du passé. En 2015, l’afflux de migrants, principalement syriens, avait poussé le gouvernement à réagir en urgence en ouvrant massivement des places d’accueil, notamment dans des hôtels. Finalement, très peu de demandeurs d’asile se sont retrouvés sur le carreau. Et la mobilisation citoyenne avait pallié les lacunes de l’État. L’opposition d’alors, notamment Écolo, avait fortement critiqué le recours aux partenaires privés organisé par le secrétaire d’État NVA Théo Francken. Force est pourtant de constater que des mesures d’urgence efficaces avaient été prises, bien que le reste de la politique menée par Théo Francken soit éminemment critiquable. Aujourd’hui, la secrétaire d’État est membre du CD&V, Écolo est au pouvoir, et des demandeurs d’asile en droit d’obtenir une aide matérielle dorment dans la rue. Les gouvernements changent, rien ne change.

Cela fait longtemps que la gestion de l’accueil en Belgique est chaotique. Fedasil jongle depuis des années entre ouvertures et fermetures de centres, au gré des décisions des secrétaires d’État successifs, dans une incohérence, une imprévision qui s’apparente à de l’incompétence.

Et les victimes de cette incompétence sont nombreuses.

En premier lieu, je plains les demandeurs d’asile actuellement coincés dans la rue, entre un trajet migratoire souvent éprouvant et une procédure d’asile longue et incertaine.

Je plains également le personnel de Fedasil, obligé d’être le bras d’une politique que beaucoup d’entre eux dénoncent et contraire aux valeurs d’humanité et de respect prônées par l’agence fédérale. Ils travaillent dans une extrême tension, comme leur grève récente a tenté de le faire comprendre.

Je plains les nombreux travailleurs sociaux du secteur, démunis et impuissants face à des situations toujours plus difficiles.

Je plains la secrétaire d’État Nicole de Moor, héritière d’une situation qu’elle n’a pas choisie et qui tente péniblement de remettre la faute sur l’Europe, sur le règlement Dublin, sur la crise en Ukraine.

Je plains surtout Adama. Car Adama a des projets, des ambitions. Même sans logement, sans travail, sans aide, il a souhaité entamer une formation d’aide-soignant. Ses diplômes ne sont pas reconnus en Belgique, alors il a passé plusieurs tests de niveau et il est accepté dans une école de promotion sociale à Verviers. Au moment d’indiquer son adresse, cela bloque. Son adresse, c’est le parc qui jouxte l’école, c’est le parking qui est un peu plus loin. Mais chaque matin, il se présente aux cours, en tentant de dissimuler au mieux la précarité de sa situation, qu’il cache également à sa famille restée au pays. Juste en face de l’école se situe un centre géré par Fedasil dans lequel des hommes dans la même situation que lui ont la chance d’avoir un toit sous lequel dormir, des repas et un soutien social. Adama, lui, patiente dans un froid de plus en plus mordant.