Même au restaurant on croise des drogués du portable

Trop ou mal utilisés, les téléphones portables éloignent les êtres plus qu’ils ne les rapprochent.

Même au restaurant on croise des drogués du portable
©Shutterstock

Une chronique de Francis Van de Woestyne, journaliste

Le portable, c'est une catastrophe écologique, civilisationnelle et relationnelle. C'est ce portable qui fait que face à la Joconde, on se photographie avant de regarder le tableau. Il n'y a plus de zone sans portable : en Vendée, où j'étais cet été, les gens continuent à téléphoner même dans l'eau !" Ainsi s'exprimait l'acteur Fabrice Luchini dans une interview au Figaro.

Est-ce l’instrument qui pose problème ou l’usage que les hommes et les femmes en font ? Vaste débat. Face au constat tranchant de Luchini, on peut, par exemple, opposer l’exceptionnelle mobilisation des femmes iraniennes qui, au péril de leur vie, refusent le voile que le régime leur impose. Sans les réseaux sociaux, sans les portables, les images de leur révolte n’auraient pas provoqué aux quatre coins du monde des réactions aussi vives, généreuses et solidaires. Les femmes iraniennes se filment et propagent leur désir de liberté : leur portable est un instrument d’émancipation.

Assuétude

Mais là où Luchini a mille fois raison, c'est quand il décrit l'assuétude que certains humains ont développée à l'égard de cet instrument. Ils et elles en sont devenus les esclaves. À tel point qu'au Japon, pour des raisons de sécurité, les autorités réfléchissent à installer des feux rouges au sol car les piétons, les doigts accrochés à leur instrument, ne relèvent plus la tête. Ils ne regardent que leur écran et de moins en moins le ciel. Les téléphones portables constituent évidemment un progrès considérable pour les contacts humains à distance, les applications qu'ils recèlent facilitent grandement la vie. Nous sommes informés en temps réel des moindres soubresauts du monde. Mais trop souvent, ces engins sont plus souvent intrus qu'invités. Dans La Libre (22/11/2011), le professeur de philosophie à l'UCLouvain et auteur du livre "Au début est la confiance" (Éd. Le Bord de L'eau, 2020), Mark Hunyadi, expliquait : "Le numérique a pris possession de nos existences sociales sans que l'on ne demande jamais notre avis. Il façonne nos existences, tout passe par lui et on ne peut vivre sans. En réalité, ce qui est emporté sous nos yeux, ce qui disparaît progressivement sous ce tsunami numérique, ce n'est pas tant la démocratie elle-même (il y a toujours des institutions qui disent le droit), mais ce sont les valeurs fondamentales sur lesquelles repose la démocratie."

Qui dégainera le premier ?

Une anecdote. Début septembre, j’étais pour quelques jours à Uzès, dans le Gard, en France. Ville magnifique. Il règne dans ces ruelles un parfum d’histoire, de nostalgie, de paix aussi. Il est 13 heures 30. La terrasse du café où je déguste un verre de Rouge Garance (le vignoble de Jean-Louis Trintignant) est remplie. Les vins locaux, les bières, les pastis, garnissent les tables, aux côtés des tomates-mozzarella, terrine du chef, fougasse aux poivrons… Une sonnerie de téléphone retentit fortement. Un timbre fréquemment choisi. Dix, voire quinze clients au moins, portent la main à la poche de leur pantalon, du revers de leur veste ou plongent la main dans leur sac. On dirait un western : qui dégainera le plus rapidement ? Sur les personnes ainsi dérangées, un seul appuie sur le bouton vert et entame une conversation. La sérénité revient. Les mains reprennent les couverts et les verres.

Au restaurant, il n'est pas rare de voir deux personnes assises l'une en face de l'autre, muettes, les deux mains rivées à leur téléphone en communication avec une autre personne ou en train de faire défiler les images d'une story. Les téléphones portables ont rapproché les gens mais surutilisés, ils finissent par éloigner des êtres proches. Moi, je rêve de repas familiaux ou de restaurants où ces satanés engins seraient proscrits le temps des agapes. On rétorquera que les parents doivent être en communication constante avec leurs enfants. Oui, le téléphone peut sauver des vies. Ou pas… Mais aujourd'hui, quand on dresse le couvert, à côté du couteau, de la fourchette ou de la cuillère, il faudrait, à en croire ces drogués du portable, laisser un espace pour le téléphone. Car parfois face à ce genre de personnes incapables de poser leur écran, vous parlez dans le vide. Et quand vous interrogez votre "interlocuteur" sur ce qui retient son attention ailleurs, il vous prend pour un curieux, un soupçonneux, un intrigant ! Certains penseront qu'une telle réflexion est ringarde, vient d'un ronchon, nostalgique d'un temps où le GSM n'existait pas. Que non ! Ces appareils sont précieux. Mais il n'y a rien de tel que les grandes tables, les invités surprises, les amis des amis des amis réunis pour discuter, refaire le monde, parler, échanger, partager. Pourvu qu'ils soient réellement présents. Laissons la conclusion à Michel Serres : "C'est tellement rare, c'est tellement improbable, c'est tellement miraculeux que c'est peut-être ça, la civilisation et la culture : rencontrer quelqu'un qui écoute…"