Mon enfant a été confronté à du porno. Que faire ?

Le Sénat français a rendu un rapport choc dans lequel il dénonce les dérives de l’industrie de la pornographie, auxquelles sont notamment confrontés les enfants. Quels sont les effets d’une telle confrontation pour notre progéniture et comment réagir en tant que parents ?

Contribution externe
Mon enfant a été confronté à du porno. Que faire ?

Une carte blanche de Jean-Yves Hayez, Pédopsychiatre, docteur en psychologie, professeur émérite à l’UCLouvain.

Dès l’âge de 8, 9 ans, les enfants sont confrontés à la pornographie, principalement sous forme d’images et de vidéos obscènes commercialisées. Ils "tombent dessus" à l’improviste, par hasard, initiés par un aîné ou parce qu’ils les ont cherchées.

J’en prendrai comme paradigme les images et vidéos qui circulent sur les écrans du web, émanant d’acteurs professionnels, mais parfois aussi "d’amateurs" - ce pourrait être leurs parents !

Je vous invite à ne pas diaboliser cette recherche précoce d’expériences sexuelles sur les écrans. Ce sont souvent des actes tâtonnants d’affirmation de soi, et d’un soi qu’ils aiment déjà vivre et montrer comme sexué et sexuel. Ce sont aussi des expressions de la curiosité ou d’une envie de défier les règles des adultes, ou, pour les plus âgés, une recherche de satisfaction érotique récréative débutante dans leur corps. On peut trouver tout ceci précoce, posé sans beaucoup de pudeur ni de retenue, mais, avec le type de société que nous avons créé, il était inévitable qu’on en arrive bien plus tôt dans la vie à déclarer plus ouvertement et plus crûment un intérêt pour la sexualité. Ne donnons donc pas trop vite foi aux affirmations spectaculairement pessimistes sur le dévergondage de plus en plus précoce et abondant.

Quels effets sur les enfants ?

Pour une petite minorité, l'effet est franchement traumatique. Sont surtout concernés les enfants les plus jeunes, les plus sensibles ou/et les plus ignorants dans le domaine sexuel. Lorsqu'ils sont confrontés par hasard à des images hard, parce qu'ils ont entré "pipi" ou "seins" sur Google, ou parce qu'un grand les y a entraînés, ils peuvent en ressentir une angoisse soudaine, intense et durable : peur d'une possible agression contre eux, peur de ces masses de corps qui partouzent, de leurs transformations et de ce qui en sort, et ce jusqu'à la peur que leurs propres parents et leur entourage deviennent monstrueux eux aussi. En même temps que l'effroi, il peut s'installer un doute profond sur les intentions, les capacités protectrices et les valeurs véhiculées par ces adultes, tellement à même de devenir des sauvages quand ils sont tout nus… Il peut s'ensuivre un syndrome de stress post-traumatique plus durable.

Par ailleurs, il peut y avoir ce que l’on appelle "l’épisode de non-retenue sexuelle". L’enfant qui, habituellement, ne se fait pas remarquer dans le champ de la sexualité, se met à manifester une sexualité peu contrôlée, en partie compulsive, qui se donne en spectacle : conversations sexuelles, dessins obscènes, masturbation à ciel ouvert… Cette non-retenue s’accompagne souvent de prosélytisme : l’enfant en entraîne d’autres dans l’aventure de "l’éclate sexuelle", qui prend parfois des formes adultes (il ne s’agit plus seulement de se toucher, ni de jouer au docteur, mais de réexpérimenter ce qu’on a vu à l’écran). Un épisode imprévu de non-retenue sexuelle doit toujours faire penser, soit à un abus que l’enfant ne parvient pas à garder pour lui, soit à de l’exposition avec une certaine répétition à de la pornographie.

Toutefois pour la majorité des enfants, l’effet traumatisant, excitant ou addictogène est plus léger ou/et plus fugace, si pas nul ; ceux-ci ne s’attachent pas vraiment à ce qu’ils ont vu ou n’y reviennent que très occasionnellement. Une fois "l’exploit" réalisé, une fois que l’enfant a constaté qu’il a la capacité de "faire ça", il passe à d’autres conquêtes…, il range dans un coin de sa mémoire les sales images qu’il a vues, parmi les tonnes d’autres images violentes dont il est abreuvé, d’autant plus que les sensations physiques érotiques éprouvées sont encore discrètes avant la fin de la puberté…

Du rôle des parents et des éducateurs

L’abondance et l’accessibilité de ces nouveaux objets de consommation, et l’intérêt de beaucoup de mineurs à leur égard, devraient constituer pour les adultes une invitation à la lucidité et à l’engagement. Je suis très sceptique quant à l’efficacité des logiciels de filtre pour les enfants de plus de 10 ans, et plus radicalement, je trouve dommage que l’on recoure à ces barrières non humaines pour gérer un champ aussi important. J’invite donc d’abord les parents à rendre attractive la vie sociale en famille pour que l’enfant n’ait pas trop envie de calmer sa solitude devant les écrans. Je les invite aussi à se rappeler que, même adultes, nous continuons souvent à être exposés à la tentation de la pornographie. Et ensuite ?

Je fais miennes les recommandations des experts à propos de l’usage raisonné des écrans en famille : pas de smartphone à l’école primaire (s’il en est besoin, un téléphone très simple suffira) ; ensuite, pas de portable dans la chambre la nuit, etc. Nous devrions dire, aux plus jeunes également, qu’ils vont très probablement faire (ou ont déjà fait) l’une ou l’autre fois des expériences étranges, inquiétantes, voire choquantes sur Internet, voire sur le chat d’un jeu vidéo en réseau : ils sont invités à en parler à nous ou à un adulte de confiance, et nous promettons qu’ils ne seront jamais grondés s’ils le font, même s’ils s’étaient aventurés dans des endroits imprudents ou peu recommandables. Nous réfléchirons avec eux à ce qui vient de se passer, à y réagir et à mieux s’en prémunir à l’avenir. Cette promesse, il s’agit de la tenir si nous voulons qu’ils maintiennent un dialogue avec nous.

Par ailleurs, lors d’une occasion bien choisie, nous pouvons discuter explicitement de la pornographie avec l’enfant. Il s’agit de l’écouter, plutôt que de l’assommer tout de suite de certitudes : qu’en connait-il ? Qu’en pense-t-il ? Voire même, s’il n’est pas trop timide et que la relation de confiance est bonne : en a-t-il déjà fait l’expérience ? Comment l’a-t-il vécue ? S’il expose ses idées, ce peut être l’occasion de l’en féliciter ou/et de proposer les nôtres, en ce inclus nos valeurs, de la façon la plus personnalisée possible sans jouer au vieux sage moralisateur. À chacun donc de trouver ce qu’il veut mettre dans le partage !

Mon avis

En ce qui me concerne, ce n’est pas tellement que l’enfant nous défie ou/et se donne du plaisir physique que je réprouve d’abord. C’est qu’il s’en donne en se centrant sur l’excitation d’organes, chez soi et chez l’autre, en dehors de toute relation : cette déliaison totale du plaisir et du lien, il ne me paraît guère souhaitable de l’ériger en système. C’est aussi qu’il le fasse en entretenant à son insu - en étant le "pigeon" - un système commercial où tant de gens perdent leur dignité.

Le rapport du Sénat français est disponible via http://www.senat.fr/rap/r21-900-1/r21-900-10.html