Chronique avant l’apocalypse

Comme d’autres, j’aimerais manifester pour la paix en Ukraine et en Russie. Mais derrière quelle bannière et avec quels slogans puis-je battre le pavé de la capitale de l’Europe ?

Contribution externe
Chronique avant l’apocalypse
©Blaise Dehon

Une opinion d'Armand Lequeux, professeur émérite à l'Université de Louvain, docteur en médecine

J’éprouve rétrospectivement une grande tendresse pour la naïveté adolescente qui fut la nôtre et qui n’est pas très éloignée de celle de Jacques Brel qui ne proposait que l’amour pour parler aux canons et rien qu’une chanson pour convaincre un tambour. Nous étions quelques-uns, rêveurs et pacifistes, à nous réunir secrètement (!) dans la cour du collège pour élaborer ensemble des stratégies capables de répandre la paix et d’éviter cette troisième guerre mondiale qui semblait imminente à chaque soubresaut de l’actualité. Notre meilleur plan fut le suivant : nous allions refuser explicitement, en toutes circonstances, tout contact avec les militaires qu’il nous serait donné de rencontrer. Pour la gouverne de nos plus jeunes lecteurs, il est bon de savoir qu’en cette lointaine époque les militaires, aussi bien professionnels que conscrits, se transportaient en uniforme dans les lieux publics entre leur caserne et leur domicile. Nous allions aisément convaincre notre entourage d’adopter la même attitude et notre projet ne manquerait pas d’être aussi contagieux que la grippe asiatique. Les militaires du monde entier finiraient les uns après les autres par supporter si mal cet ostracisme qu’ils briseraient leurs fusils et abandonneraient cette profession honnie. Pas de soldat, pas de guerre. Notre plan était simple et sans doute efficace puisque la troisième guerre mondiale n’eut pas lieu. Certes, pas encore !

Le comment et le pourquoi

Les mouvements pacifistes qui ont traversé la seconde moitié du siècle passé, de la guerre de Corée à l’insurrection de Budapest, de la crise de Cuba à la guerre du Vietnam jusqu’à la crise des euromissiles, participaient à cette même naïveté originelle, même s’ils étaient fréquemment infiltrés d’intérêts particuliers loin d’être naïfs. Je suis bien incapable de juger du rôle géopolitique qu’ils ont ou pas joué dans l’équilibre planétaire, mais il me semble qu’ils eurent au moins l’intérêt d’échauffer des débats qui a contrario m’apparaissent bien tièdes aujourd’hui. Ils ont éveillé des consciences qui, de nos jours, me semblent étonnamment endormies, car enfin la guerre est à nos portes et les questions de fond qui sont vitales et urgentes n’apparaissent guère dans les débats publics et les conversations privées. D’accord, les médias nous parlent quotidiennement de la guerre en Ukraine, mais ils s’étendent sur les circonstances, les faits et les conséquences sans s’attarder sur les fondements. L’obsession du scoop et de l’info qui fait choc est axée sur la question du comment. Elle nous empêche trop souvent de nous poser la question du pourquoi et ça nous convient bien, car nous sommes si paresseux de nature.

Réveillons-nous !

En fait, d'où vient cette haine qui depuis la nuit des temps élève périodiquement les humains les uns contre les autres ? Quel est le sens de nos guerres et de celle-ci en particulier ? Quel est le prix de la liberté et de quelle liberté parlons-nous dans nos démocraties de plus en plus illibérales et abstentionnistes, quand la réponse la plus fréquente aux instituts de sondage en période préélectorale est en train de devenir "J'en ai rien à foutre, fichez-moi la paix" ? Quel est le prix d'une vie ? Combien de tonnes de maïs et de mètres cubes de gaz valent une famille décimée par la guerre ? Quelle position éthique soutenir face d'une part à l'hybris d'un adversaire et d'autre part au jusqu'au-boutisme aveugle de l'autre ? Nous comptons les points et nous baissons le chauffage ? La frontière est-elle plus précieuse que le garde-frontière ? Le territoire de la patrie est-il à ce point sacré qu'on puisse envisager de sacrifier tous ses habitants pour le libérer ? Faut-il applaudir Madame Irina Scherbakova, membre de Memorial, colauréate du prix Nobel de la paix 2022 quand elle déclare : "Il n'y a pas d'espace pour les négociations, cette guerre doit se terminer par un accord aux conditions de l'Ukraine" ? C'est l'apocalypse, non ? Quel est le prix à payer et par qui pour l'éviter ? Où ces questions sont-elles débattues ? Bien sûr le salaire des ministres, la mobilité à Bruxelles et le soutien de la Région wallonne au Grand Prix de Francorchamps, c'est important aussi, mais à quoi bon moduler notre mode de vie si nous ne nous posons jamais la question de nos raisons de vivre en dressant la liste des valeurs que nous voulons solidairement défendre aujourd'hui, quoi qu'il en coûte ?

Et ma capsule d’iode ?

Dans nos conversations privées, nous parlons bien entendu abondamment de la guerre en Ukraine. Nous partageons notre stupéfaction devant la violence de l’agresseur, nous admirons le courage des résistants, nous compatissons aux souffrances de la population. Ensuite, nous nous interrogeons sur le prix du gaz et nous nous inquiétons des fins de mois de plus en plus difficiles à boucler pour beaucoup d’entre nous. Enfin, nous nous demandons avec angoisse jusqu’où pourrait aller cette guerre. Mobilisation générale, ça voudrait dire quoi en Belgique ? En fait, comment on ferait sans Internet ? Et ma capsule d’iode, je la prends avant ou après le passage du nuage radioactif ? Donc nous en parlons, mais ici aussi essentiellement du comment, très peu du pourquoi et quasi jamais du quoi y faire. Nous n’avons guère face à nous de leaders, de responsables, d’élus pour nous poser les bonnes questions, nous faire des propositions et nous mettre en mouvement. Enfilez vos gilets bleus, verts ou violets, descendez dans la rue et exigez… Exigez quoi ? Votez pour mon parti qui propose à ce conflit la solution suivante… Laquelle ? Personne ne propose quoi que ce soit de crédible, valable, compréhensible et capable de nous mobiliser. On laisse aller, sans trop savoir qui est ce "on" impersonnel, cette fatalité qui nous entraîne irrémédiablement à notre perte comme dans les tragédies grecques.

Pour qui, pour quoi manifester ?

Nous savions pour la plupart qu’il n’y aurait pas de retombées positives immédiates à nos manifestations contre la pollution et le réchauffement climatique, mais nous étions mobilisés par une volonté commune de faire bouger nos modes de consommation et de production dans un sens bien précis et nous avons marché. Peut-être pas totalement en vain. Nous avions des propositions concrètes à formuler lorsque nous avons défilé pour un meilleur accueil des réfugiés. Elles furent peu suivies, mais nous avons essayé. Voici que comme tant d’autres j’aimerais user mes semelles pour la paix en Ukraine et en Russie. Derrière quelle bannière et avec quels slogans puis-je, avec vous, battre le pavé de la capitale de l’Europe ? Nous qui n’avons que l’amour pour parler aux canons et rien qu’une chanson pour convaincre un tambour.