Pourquoi on ne peut pas prolonger toutes nos centrales nucléaires

Voici pourquoi il est impossible tant techniquement que réglementairement de prolonger nos cinq plus vieilles centrales avant 2028, au plus tôt.

Contribution externe
Pourquoi on ne peut pas prolonger toutes nos centrales nucléaires
©Christophe Bortels

Une opinion de Dominique Woitrin, conseiller dans le domaine énergétique, ancien directeur de la CREG

Dans la crise énergétique actuelle, de nombreuses voix appellent à la prolongation de TOUTES les centrales nucléaires encore en service aujourd’hui, que ce soit en Allemagne ou en Belgique.

Marie Christine Marghem (MR), qui a déposé une proposition de loi en ce sens, n’a malheureusement pas encore appris le B-A-BA du domaine énergétique, particulièrement du nucléaire, après plus de cinq ans dans cette fonction. Les incantations de plusieurs (présidents de) partis, tant à l’intérieur du gouvernement que dans l’opposition, sont de la même veine.

Il est impossible tant techniquement que réglementairement de prolonger nos cinq plus vieilles centrales avant 2028, au plus tôt. En effet, de nombreux obstacles rendent impossible une exécution plus rapide d’un projet de prolongation : le design ancien des cinq plus vieux réacteurs ; les ressources humaines limitées d’Engie (qui a aussi radicalement changé de modèle énergétique) ; le problème de commande du combustible ; les accords politiques et financiers ; ou encore l’enquête environnementale.

On peut aussi espérer que la crise énergétique actuelles sera terminée d’ici 2028. Grace à une baisse des volumes et des prix des énergies fossiles, à l’augmentation du renouvelable… En outre, il est impossible de prolonger d’un mois ou deux Doel3 et Tihange2 : le combustible est en fin de cycle et une nouvelle recharge n’est pas disponible. Heureusement, notre régulateur nucléaire, l’Agence fédérale de contrôle nucléaire, vient opportunément de le rappeler, en égratignant au passage notre manque de gouvernance depuis 20 ans.

Par ailleurs, l’abrogation pure et simple de la loi « Deleuze » de janvier 2003 est avancée par les zélateurs de l’énergie nucléaire. Or le parlement a démocratiquement confirmé cette loi à deux reprises, en 2013 et 2015. En outre, cette confirmation de la sortie du nucléaire a été faite alors que les écologistes n’étaient pas au gouvernement. Et il n’a jamais été question d’abroger cette loi, ce qui a poussé Engie à préparer la sortie du nucléaire.

La Ministre Marghem elle-même a dû promulguer un Arrêté Royal le 19 février 2020, dans les derniers mois de sa mandature. Celui-ci a rendu la réglementation belge conforme aux recommandations de l'AIEA sur les révisions décennales des réacteurs nucléaires. Cette nouvelle réglementation est la cause principale des longs délais nécessaires à la prolongation de nos centrales.

Avant cet Arrêté Royal du 19 février 2020, les travaux de mise aux normes des réacteurs pouvaient être réalisés après la date de prolongation, et sans enquête environnementale. On vient à peine de terminer ces « révisions décennales » sur Tihange 1 et Doel 1-2, soit trois ans avant leur arrêt définitif et sept ans après la date de leur prolongation. Ce ne serait plus possible avec la nouvelle réglementation. L’arrêté royal pris par la ministre Marghem a donc induit la situation actuelle où on ne peut espérer récupérer Doel4 et Tihange3 que pour fin 2026 au plus tôt.

Heureusement que la ministre actuelle, Madame Van der Straeten, a construit sa compétence dans ce domaine depuis plus de dix ans, et a déjà montré depuis 2 ans sa détermination et ses réalisations, en s’adaptant aux circonstances dramatiques actuelles.

La prolongation de Doel 4 et Tihange 3 ne sera rendue possible qu’après de nombreuses étapes difficiles à négocier avec Engie et à réaliser. Et à la condition que les conditions juridiques, techniques et financières soient réglées rapidement. On vit déjà la difficulté actuelle de prolonger les deux centrales plus récentes en 2026. Ce serait encore plus compliqué, voire même impossible, pour les autres...

La sûreté nucléaire (l’AFCN) n'a pas dit son dernier mot et les règles internationales devront s'appliquer. Les justifications et modifications proposées (sismiques, tenue des cuves, vieillissement…) si elles sont acceptées (incertitudes vu leurs anciennes conceptions) devraient aussi amener à des investissements conséquents.

Dans nos pays démocratiques, on peut exprimer toutes nos opinions personnelles, mais il faut encore dire la vérité complète et dans le chef de nos responsables politiques, ne pas mentir même par omission, par respect pour nos concitoyens. Ce débat a été mené démocratiquement il y a 20 ans et encore en 2015 et le rouvrir aujourd’hui, même dans cette période de crise énergétique, est illusoire et mensonger. On ne peut mettre la sûreté nucléaire en danger par des propositions irresponsables. De plus, un redémarrage après une éventuelle révision décennale ne pourrait avoir lieu que dans 5…8 ans minimum. On peut espérer que la crise énergétique sera terminée d’ici-là.

Le débat et les prises de position partisanes sur une prolongation éventuelle de nos cinq centrales plus anciennes est donc sans objet, vain et mensonger car porteur d’illusions pour le court et le long termes.