Une personne sur dix souffre de la faim: "Nous nourrissons plus facilement des porcs et des moteurs à combustion que des humains"

Contribution externe
Une personne sur dix souffre de la faim: "Nous nourrissons plus facilement des porcs et des moteurs à combustion que des humains"
©Blaise Dehon

Une carte blanche rédigée au nom de la Coalition Contre la Faim par François Grenade (Iles de Paix), Benoît De Waegeneer (SOS Faim), Suzy Serneels (Broederlijk Delen), Amaury Ghijselings (CNCD-11.11.11).

Le 16 octobre est la journée mondiale de l’alimentation, elle pointe l’immoralité et le scandale que constitue la faim dans un monde d’abondance. Chaque année, cette date nous rappelle qu’il n’y a pas de fatalité, qu’il y a de la nourriture et des champs en suffisance, que nous avons les moyens de nourrir les bientôt 8 milliards d’êtres humains.

Et pourtant, chaque année, depuis 7 ans, la faim et la malnutrition augmentent inexorablement. Elles s’envolent depuis que les impacts du Covid ont fait basculer dans l’extrême pauvreté de nombreuses populations vulnérables. Elle explose depuis que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a contribué à une croissance sans précédent des prix des produits alimentaires et des intrants. Une personne sur 10 souffre aujourd’hui de la faim, de cette profonde injustice, et les perspectives futures sont sombres.

Nous nous sommes habitués à ces chiffres abstraits mais la faim, ce sont avant tout des familles qui sont tombées dans l'extrême pauvreté, à cause des conflits, du climat, de la maladie, d'une chute de revenus ou d'une augmentation des coûts. Ce sont des personnes qui ont dû revendre leurs derniers filets de sécurité pour faire face, et qui n'ont pu tenir le coup face à la secousse suivante. La faim, c'est cette mère de famille somalienne qui, son troupeau décimé par une sécheresse sans précédent, a dû abandonner son village et a vu mourir son fils. La faim, c'est cette famille égyptienne ou brésilienne qui ne sait plus remplir son panier alimentaire face à une hausse des prix, provoquée par un conflit lointain et des jeux de spéculation d'investisseurs financiers. Il nous faut redonner des visages à cette réalité concrète qu'est la faim, qui tue, qui affaiblit, qui ne permet pas à un dixième de l'humanité de vivre correctement.

Ces dernières semaines, les acteurs sociaux ont souligné la dégradation du droit à l’alimentation en Belgique. Pour beaucoup, bien se nourrir et payer les factures n’est plus possible. Ici, comme ailleurs, ce sont les plus vulnérables qui sont les premiers touchés par l’épidémie silencieuse de la faim, de la malnutrition.

L’argent public belge dédié à lutter contre la faim se réduit

Il faut donner un visage à la faim, tout en ne perdant pas de vue que ces situations sont les conséquences de choix historiques, politiques et économiques dans lesquels nous, citoyens et décideurs de Belgique et d’Europe, avons une part de responsabilité. Des choix qui ne sont pas irréversibles. Pensons à nos politiques agricoles et commerciales, qui créent du dumping dans les pays du Sud et renforcent de nombreux pays dans un rôle d’exportateur de quelques matières premières, au détriment de leur souveraineté alimentaire. Pensons aux changements climatiques qui, comme l’illustre cette année la Corne de l’Afrique ou le Pakistan, ravagent les revenus de paysannes et paysans qui n’ont qu’une responsabilité infinitésimale dans le problème qui les afflige. Pensons à l’ensemble des ressources et des terres nécessaires à produire notre viande, nos agrocarburants : nos modes de consommation et de transport s’accaparent des ressources précieuses qui empêchent d’autres de simplement se nourrir.

Les moyens financiers suivent la même trajectoire que l'attention politique : malgré une situation extrêmement sévère, l'argent public belge dédié à lutter contre la faim se réduit, inexorablement, à contrario des engagements chiffrés renouvelés par le gouvernement. Et malgré la guerre en Ukraine qui a attiré les regards sur la crise alimentaire, les réactions politiques riment avec incohérences, repli sur soi et manque d'ambition : en Europe, face à la hausse des prix, nous facilitons les achats de céréales pour nourrir nos porcs et poulets, nous continuons d'incorporer des agrocarburants à partir de céréales dans nos voitures, quand d'autres pays n'ont pas les moyens de subventionner l'achat de ces mêmes céréales pour nourrir leur population. Tout le monde s'est réjoui, il y a deux mois, de l'accord entre l'Ukraine et la Russie pour la reprise des exportations de céréales par navire depuis la mer Noire : une lueur d'espoir selon les Nations Unies. Pourtant, depuis cet accord, 4% des exportations ukrainiennes ont terminé dans les pays en situation d'urgence alimentaire. Quant à l'Union Européenne, elle s'en est procuré 47%. Pour contribuer à répondre à la faim en Belgique? Non, pour nourrir son bétail. Quelle honte.

La loi du plus offrant ne devrait pas primer sur le droit de tout être humain de vivre à l’abri de la faim. En situation de tension sur les marchés, la réalité crue nous saute à la gorge : nous nourrissons plus facilement des porcs et des moteurs à combustion que des humains. Cette réalité n’est pas une fatalité, nous pouvons la transformer si nous nous en donnons les moyens. Des moyens politiques, pour transformer des systèmes alimentaires inégalitaires et vulnérables, et pour changer les règles du commerce mondial. Des moyens financiers, pour soutenir les réponses d’urgence et de long terme nécessaires à lutter contre la faim. Chère Belgique, chère Europe, la faim justifie les moyens.