Réserverons-nous l'apprentissage du néerlandais aux seuls enfants de milieux favorisés ?

Contribution externe
Réserverons-nous l'apprentissage du néerlandais aux seuls enfants de milieux favorisés ?
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Une carte blanche de l'Union des parents des écoles d'immersion en néerlandais (UPIn).

Dans une opinion publiée le 6 octobre dernier, Yvan Falys remettait en question le bien-fondé de la proposition du gouvernement de ladite Fédération de rendre l'apprentissage du néerlandais obligatoire dans toutes ses écoles à partir de l'âge de 8 ans (ce qui est déjà le cas pour les écoles bruxelloises, mais pas en Wallonie). Ses considérations font fi des données scientifiques concernant l'apprentissage des langues par les enfants et des réalités culturelles et économiques de la Belgique actuelle.

L’”argument” premier de Monsieur Falys tient à la prétendue difficulté pour des enfants francophones d’apprendre une langue de la famille germanique, ce qui engendrerait une démotivation et aurait pour effet de laisser sur le carreau un trop grand nombre d’enfants.

L'auteur ignore ainsi de nombreuses études scientifiques dont il ressort que les enfants ont une facilité d'acquisition de nouvelles langues au moins jusqu'à l'âge de dix ans, notamment en raison de la manière dont leur cerveau fonctionne (pour un aperçu, voyez notamment A. Costa, Le cerveau bilingue et ce qu'il nous dit de la science du langage, Paris, Editions O. Jacob, 2022) et ce, quelles que soient ces langues. Peu importe, en d'autres mots, qu'il ne s'agisse pas de langues appartenant à la même famille linguistique.

D’autres études démontrent par ailleurs que les effets bénéfiques de l’apprentissage précoce d’une deuxième langue ne se limitent pas à l'acquisition de cette langue ; cet apprentissage permet aussi de développer d’autres capacités cognitives et plus particulièrement les fonctions attentionnelles et exécutives. Il constitue ainsi une véritable aubaine pour le jeune cerveau de l’enfant. La meilleure preuve en est peut-être l’impact positif que l’apprentissage précoce d’une langue étrangère, anglais ou néerlandais, dans un contexte d’immersion linguistique, a sur des enfants qui ont des faibles capacités d’apprentissage ou qui présentent des troubles spécifiques de l’apprentissage du langage oral ou du langage écrit. (“Impact de l’immersion bilingue scolaire sur le développement linguistique, cognitif et scolaire de l’enfant”, Neurones, 2022, vol. 27, n° 7, p. 42(39)).

Le second “argument” qui porte sur l’utilité de l’apprentissage du néerlandais, pêche par son archaïsme. Le “tout à l’anglais”, considéré comme la lingua franca, est contredit aujourd’hui par les besoins et la réalité de terrain des entreprises et des chercheurs d’emploi.

L’approche de M. Falys est en réalité typique des contextes anglophones, qui “n'envisagent une ou même plusieurs langues étrangères qu'en renforcement de l'anglais (...) alors que dans les contextes non-anglophones, les langues étrangères sont envisagées dans un rapport de complémentarité et de renforcement mutuel, avec ou sans l'anglais. C'est d'autant plus le cas de pays ou régions où le multilinguisme est inscrit dans la Constitution, comme en Belgique ou en Suisse et où les rapports commerciaux s'organisent, au niveau national, entre régions de langues différentes, impliquant un besoin accru de bilinguisme interrégional. (...) En ce qui concerne l'utilisation des langues étrangères, les résultats des enquêtes belges coïncident avec les études internationales (non-anglophones). Il apparaît que la quasi-totalité des entreprises a recours à une ou plusieurs langues étrangères. Comme c'est le cas pour la Suisse, la première langue "étrangère" utilisée par les entreprises en Belgique, est prioritairement la deuxième langue majoritaire du pays, c'est-à-dire le français en Flandre, le néerlandais pour la partie francophone. L'anglais arrive en deuxième position, suivi par l'allemand et l'espagnol (Luk Van Mensel, Laurence Mettewie, Daphné Belang, “Entreprises bruxelloises et langues étrangères: Pratique et coût d'une main-d'œuvre ne maîtrisant pas les langues étrangères”, Rapport de recherche TIBEM, 2006).

La posture de M. Falys, qui considère que “la peur du chômage ou la culpabilisation nationale est une antimotivation”, est quelque peu irresponsable, au regard des enjeux du monde et de la Belgique actuels.

Une étude réalisée déjà en 2009 mettait en évidence que “40 % des entreprises [bruxelloises, NDLR] interrogées affirment perdre des contrats par manque de multilinguisme de leur personnel, contre 11 % à l'échelle de l'Europe. Le risque de perte augmente d'autant plus que le multilinguisme est faible, surtout lorsque la deuxième langue régionale n'est pas maîtrisée. Les petites entreprises sont les plus vulnérables, car elles disposent de ressources plus faibles pour des besoins similaires”. Et même s' “il est difficile d'évaluer le coût du manque de multilinguisme”, les études révèlent que “la majorité des coûts générés sont liés à la gestion du personnel : il est plus difficile de remplacer un salarié multilingue malade qu'un monolingue. (…) Ainsi, les entreprises bruxelloises investissent entre 300 et 2 000 euros par employé et par an, en cours de langues. Dans les grandes entreprises, la note peut s'élever à 400 000 euros en frais réels par an, uniquement pour les formations linguistiques” (L. Mettewie et L. Van Mensel, « Le bilinguisme coûte (que coûte) », Le français, une langue pour l’entreprise, 2008, p. 42 et s.).

Du côté des chercheurs d’emploi, d’autres études montrent qu’à Bruxelles et en Wallonie, 80 % des entreprises recherchent des profils multilingues “français-néerlandais-anglais, ou bilingues “français-néerlandais”, et ce quel que soit le niveau de fonction visé. A contrario, ce sont pourtant les combinaisons de langues les plus critiques (les moins répandues et donc difficiles à trouver). Or, ces mêmes études révèlent que les chercheurs d’emploi francophones de plus longue durée sont précisément les personnes monolingues ou qui ne maîtrisent pas la deuxième langue majoritaire du pays, soit le néerlandais. Le manque de connaissances bilingues est donc une barrière à l’emploi et un frein dans le développement des carrières des francophones (Mettewie et Van Mensel, 2006).

Dans le contexte économique que nous connaissons, offrir aux enfants francophones dès leur plus jeune âge l’apprentissage des autres langues nationales est donc à la fois une mesure de soutien à leur intégration future dans le marché de l’emploi et d’aide aux entreprises.

Contrairement à Monsieur Falys, nous avons une entière confiance dans la capacité de nos jeunes d’apprendre les langues, à commencer par la deuxième langue officielle de ce pays. Familiarisons-les avec cette gymnastique de l’esprit qui favorise non seulement l’apprentissage ultérieur d’autres langues, mais qui constitue une réelle ouverture vers une autre culture et un atout pour leur futur professionnel. La vraie question est: oserons-nous rompre avec le passé, qui a transformé la frontière linguistique en véritable barrière psychologique, en offrant via l’école officielle, gratuite et ouverte à toutes et tous, le bilinguisme français-néerlandais et tous ses avantages cognitifs, culturels et économiques ? Ou allons-nous, comme le pamphlet de Monsieur Falys semble y inciter, réserver ce bilinguisme et ses bienfaits tous azimuts aux enfants de milieux favorisés, dont les parents peuvent payer des cours et activités extrascolaires en néerlandais, et renforcer ainsi encore plus les inégalités ?