"Des hommes sortent de la mosquée et s'enlacent, des filles retirent leur voile et partent manger une fricadelle"

Il s’est passé quelque chose dans nos pays d’Europe : l’islam s’est acculturé, s’est intégré, s’est modelé sur la société dans laquelle il a été importé. Une opinion d'Ismaël Saidi.

Contribution externe
"Des hommes sortent de la mosquée et s'enlacent, des filles retirent leur voile et partent manger une fricadelle"
©BELGA

Une chronique "J'assume!" d'Ismaël Saidi, scénariste et dramaturge.

Debout, au milieu de la foule compacte, je montre les gestes à mes trois enfants : "tu lèves les mains, tu dis - allahou akbar - et tu restes debout, tu le refais trois fois, à chaque fois après l’imam et puis tu salues". Ils sont très intimidés, mais qui ne le serait pas, ils ne sont pas souvent allés à la mosquée et aujourd’hui, c’est pour dire au revoir à leur grand-mère qu’ils viennent de perdre.

C’est toujours un moment spécial, la prière mortuaire. La mosquée est pleine à craquer ! Après la prière, les membres de la famille de la défunte doivent se tenir debout contre le mur et tous les fidèles viennent les serrer dans leurs bras. J’accompagne mes enfants le long du mur et je m’éloigne pour rejoindre la foule. Je suis divorcé depuis quelques années déjà et je ne suis plus vraiment un "proche" de celle qui a été ma belle-mère pendant plus de vingt ans même si sa place dans mon cœur est unique. Alors je fais la queue et j’attends mon tour pour serrer mon "ancienne belle-famille" dans mes bras. Jusqu’à ce qu’arrive le tour de mes enfants que j’enlace tendrement en essuyant leurs larmes. Je quitte la mosquée en passant à côté du cercueil que je regarde avec une tendresse infinie. Les enfants de la disparue prennent le cercueil à bras le corps et sortent de la mosquée. Je fais signe à mes enfants de porter le cercueil aussi, en signe de respect et de dernier adieu envoyé à leur grand-mère. Je les regarde s’éloigner puis déposer le coffre recouvert d’un tissu vert dans le corbillard.

Le véhicule s’éloigne suivi par une multitude de fidèles, de proches, d’amis, qui veulent lui glisser un ultime adieu.

Je les suis et je regarde autour de moi : nous sommes à Saint-Josse, au fin fond de Bruxelles. Cela fait tellement d’années que je ne suis plus venu ici, que je n'ai plus visité cette mosquée. Je me revois, adolescent, remontant la pente qui mène à ce lieu de prière. Je me revois le quitter, les soirs d’hiver, sous une pluie battante, dans une pénombre absolue. Je regarde la dépouille de cette dame qui m’a accueilli dans sa famille à l’aube de mes vingt ans s’éloigner lentement et je ferme les yeux.

Je ressens une immense tristesse s’abattre sur moi. Ce n’est pas qu’à elle que je fais mes adieux, mais c’est aussi à une part de moi, de ma jeunesse, de celui que j’ai été et que je ne suis plus vraiment.

Celles et ceux qui partent nous renvoient souvent à notre propre départ que nous attendons et qui arrivera bien un jour, sans crier gare…

Mes pensées sont arrêtées par une scène incongrue qui se déroule derrière moi : "Allahi Rhamha (que Dieu la prenne dans sa miséricorde), on se fait un snack ? Viens on va chez Tetik ? Non, il a pas de fricadelle, viens on va plutôt chez Evin !".

Je me retourne et j’assiste à un spectacle impromptu : des femmes et de jeunes filles sortent de la mosquée et retirent le voile. De jeunes hommes quittent la même mosquée par une autre porte et soudain… ils s’enlacent. Ces hommes et ces femmes, séparés dans l’enceinte de la mosquée, oublient les rites et dogmes imposés pour se laisser aller à leur humanité.

Il s’est passé quelque chose dans nos pays d’Europe : l’islam s’est acculturé, s’est intégré, s’est modelé sur la société dans laquelle il a été importé.

Des jeunes qui parlent de fricadelle juste après la prière, d’autres qui retirent leur voile à peine passé l’enceinte et d’autres encore qui balancent tout ce qui semblait hier encore interdit, pour se prendre dans les bras et apaiser leur douleur, chantant les mêmes pleurs.

Et si, loin des regards, tapis dans l’ombre, à l’abri des Spotlights médiatiques, une nouvelle génération était née.

Et si ce n’était pas un grand remplacement qui avait lieu sur le vieux continent, mais une grande dissolution. La dissolution de plusieurs générations pour donner naissance à une nouvelle identité.

À des Belges musulmans, à un islam d’ici.

Je regarde celle qui m’a accompagné un samedi matin du siècle dernier devant l’autel de la maison communale de Saint-Josse disparaitre derrière le coin de la rue.

La mort est le prélude d’une renaissance.

Une génération s’en va pour laisser place à une nouvelle, pétrie de passé et d’avenir.

Pour qui le safran ne vaudra jamais une bonne mayonnaise

Ni une fricadelle à se partager…au sortir de la mosquée…

"Des hommes sortent de la mosquée et s'enlacent, des filles retirent leur voile et partent manger une fricadelle"
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"J'assume !", le rendez-vous du mardi midi

Avec "J'assume !", La Libre propose chaque mardi midi, sur son site, un nouveau rendez-vous d'opinions. Quatre chroniqueurs, venus d'horizons de pensée différents et complémentaires proposeront leurs arguments semaine après semaine sur des questions polémiques et de société.

Vous y retrouverez l'essayiste et militante laïque Nadia Geerts, l'auteur et comédien Ismaël Saidi, l'avocat et Directeur général adjoint de l'Institut Thomas More Aymeric de Lamotte, et la chargée de projets dans l'administration publique Margherita Romengo.

Tous s'exprimeront à titre personnel. Ils auront pour ambition de vivifier un débat impertinent mais de qualité aux côtés des grands entretiens, des opinions, des chroniques et des cartes blanches que La Libre publie au quotidien. Comme pour toutes les opinions, le contenu des textes n'engage que les auteurs et n'appartient pas à la rédaction du journal.