Le procès de l’intelligence artificielle manque l’essentiel de ce qui pose problème avec la révolution informatique

La conscience que chacun prend de soi se construit dans et par le rapport vivant à la conscience d’un autre. Si l’homme a su se fabriquer un corps puis un cerveau artificiels, l’intelligence artificielle échoue par nature à faire, comme disent les philosophes, un "pour-autrui" artificiel.

Contribution externe
Le procès de l’intelligence artificielle manque l’essentiel de ce qui pose problème avec la révolution informatique
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Une tribune de Guillaume Pigeard de Gurbert, Philosophe, auteur de Contre la philosophie (Actes Sud, 2010)

Le procès de l’intelligence artificielle, qu’il soit légitime ou passéiste, manque peut-être l’essentiel du problème de la révolution informatique. Que les hommes en soient venus, après s’être fabriqué un corps extérieur, à s’équiper d’un cerveau artificiel, ce progrès s’inscrit assez naturellement dans un processus commencé à l’aube de l’humanité. Après que les silex taillés eurent déchargé les dents de leur travail, la roue et la manivelle les jambes et les bras du leur, et que la machine fut enfin venue remplacer la force musculaire humaine, n’était-il pas inévitable qu’ils en arrivent à décupler leurs fonctions cérébrales elles-mêmes ?

L’introduction de la puissance mécanique dans la division du travail n’ayant pas eu pour fin de soulager les ouvriers mais d’augmenter la productivité, elle s’est traduite par cette "pathologie industrielle" dénoncée par Marx dès le XIXe siècle et filmée par Chaplin pendant la crise de 1929. L’usage exponentiel de la machine informatique aussi bien dans les usines que dans le tertiaire ne visant toujours pas le bien-être commun, les tares de l’intelligence artificielle sont faciles à identifier et sont en droit corrigibles. Après les tics du corps, symptômes de la mécanisation, c’est le cerveau des hommes que la machine informatique secoue de tics.

Toutefois, le véritable problème est, me semble-t-il, celui qui n’est justement pas encore posé, à savoir la fabrication, non d’une intelligence mais d’une conscience artificielle. Je m’explique : on donne désormais aux enfants dès le plus jeune âge un écran bourré d’informatique en guise de jouet parlant, ou de baby-sitter. La tétine fonctionnait comme muselière, le téléphone portable estropie l’aventure du langage, abîmant du même coup la pensée de l’enfant dans l’œuf. Le cyber-baby qu’on installe matin et soir devant un écran se trouve face à un mur parlant qui, ne s’adressant pas à lui, ne saurait jamais l’éveiller au langage. On voit déjà arriver à l’école maternelle des cohortes d’enfants en poussette dont le vocabulaire et la syntaxe accusent un retard inquiétant. Mais ce que ce sous-développement du langage manifeste, c’est un désastre autrement irrémédiable : une pathologie, non plus industrielle, physique, mais mentale, psychique.

Si l’on ajoute que l’intelligence artificielle s’étend, contrairement à la révolution industrielle qui est restée cantonnée pour l’essentiel au monde du travail, à l’espace de vie total, du bureau à la chambre à coucher, du berceau à la maison de repos, on mesure l’ampleur du problème. La conscience que chacun prend de soi se construit dans et par le rapport vivant à la conscience d’un autre que soi. Si l’homme a su se fabriquer un corps puis un cerveau artificiels, l’intelligence artificielle échoue par nature à faire, comme disent les philosophes, un "pour-autrui" artificiel.

Les excès des échanges que les réseaux sociaux engendrent ne s’expliquent pas autrement : l’autre n’y est qu’une caricature artificielle, tantôt survalorisante, tantôt surdévalorisante, jamais l’interlocuteur d’une relation interpersonnelle. Les bénéfices et les travers de l’intelligence artificielle masquent les ravages sous-estimés d’une conscience artificielle, au comportement stéréotypé. Toute l’intelligence artificielle du monde ne fera jamais une conscience, la place de l’autre, à la différence d’un bras ou d’une opération intelligente, étant irremplaçable.