De la responsabilité du politique dans les crises financières

Dès qu’une crise financière surgit, il est de bon ton de conspuer avec naïveté le "capitalisme financiarisé". Pour sortir de ce manichéisme, ne conviendrait-il pas de considérer le rôle que la politique joue dans l’émergence des crises financières ?

Contribution externe
De la responsabilité du politique dans les crises financières

Une carte blanche de Mikael Petitjean, Professeur (IESEG et Louvain School of Management, UCLouvain), Chief Economist (Waterloo Asset Management)

Le secteur des fonds de pension en Grande-Bretagne traverse actuellement une crise qui rappelle celle de 2008 durant laquelle l’État avait dû nationaliser un très grand nombre d’institutions financières et offrir des garanties de remboursement sur leurs instruments de dette. À l’heure actuelle, c’est la Banque d’Angleterre qui doit intervenir pour plafonner l’envolée des taux d’intérêt et éviter la banqueroute de fonds de pension.

Inlassablement, l’histoire se répète et les analyses d’une naïveté déroutante vont fleurir sur les "dérives" de l’utilisation des produits "dérivés". Comment pourrait-il en être autrement ? Ce seront à nouveau les "swaps" de taux et les opérations de "repo", instruments d’un "capitalisme financiarisé", qui seront au centre de toutes les discussions. Le nez dans le guidon, nous allons défendre les mêmes stéréotypes et clichés qui resurgissent à chaque fois que "le monde irréel de la finance" rentre en collision avec le "monde réel du social", dans le cas présent, celui des retraités britanniques qui doivent recevoir des prestations déterminées de leurs fonds de pension. Cette vision manichéenne est bien ancrée en Europe qui, pendant des siècles, a laissé la "manipulation de l’argent sale" dans les mains de communautés qu’elle ostracisait dès que la "baraka" n’était plus de son côté. Pour sortir le nez du guidon, ne conviendrait-il pas de considérer le rôle que la politique joue dans l’émergence des crises financières ?

"Laissons-les bouffer du crédit"

La grande crise financière, dont l’épicentre correspond à la faillite de la banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008, n’aurait jamais eu lieu si les gouvernements américains successifs, en particulier ceux dirigés par les présidents Clinton et Bush Junior, n’avaient suivi un objectif purement électoraliste en cherchant à démocratiser l’accès à la propriété immobilière pour le plus grand bien du plus grand nombre. Raghuram Rajan, professeur à Chicago, ancien chef économiste du FMI et ancien président de la Banque centrale en Inde, l’avait expliqué dans un chapitre lumineux, intitulé "Laissons-les bouffer du crédit". L’ampleur de cette crise n’aurait jamais été celle que nous avons connue sans le blanc-seing du gouvernement américain qui avait souscrit à l’absence de garde-fous élémentaires en matière d’octroi de prêts hypothécaires, tout en offrant sa garantie de sauvetage implicite aux agences fédérales qui vendaient ces prêts dans le monde entier. L’aléa moral exacerbe l’appât du gain chez les acteurs économiques, un fait bien documenté par la littérature académique depuis les travaux de Kenneth Arrow, "nobélisé" en 1972. L’État est maître en la matière : parfois même "à l’insu de son plein gré", il crée les conditions idéales qui permettent aux acteurs privés de prendre plus de risque qu’ils ne le devraient s’ils avaient à en supporter toutes les conséquences.

Souvenirs de Grèce

Rappelez-vous également la crise de la dette publique en Grèce, un pays qui n'aurait jamais dû entrer dans l'Union monétaire si les décideurs politiques avaient respecté les critères économiques qu'ils avaient eux-mêmes établis une dizaine d'années auparavant. Encore aujourd'hui, les envolées lyriques perdurent sur les dérives d'un hyper-capitalisme ultra-néo-libéral-financiarisé, qui aurait écrasé un pays dont le poids des dépenses publiques dans le PIB était l'un des plus élevés de la zone euro, proche de 63 % en 2013 contre 44 % en 1997. Si les gains d'efficacité en matière de justice, d'éducation ou de santé en Grèce avaient compensé l'explosion des déficits et du poids de la dette, le pays n'aurait jamais été fragilisé à ce point. Son propre gouvernement n'aurait jamais déguisé l'ampleur de sa dette en empruntant un milliard d'euros via l'utilisation de produits dérivés pour ne pas devoir les comptabiliser grâce aux services de la plus puissante banque du monde dont la raison d'être n'est pas non plus la vertu.

La responsabilité du gouvernement Truss

Dans le cas britannique, la stratégie d’investissement suivie par ces fonds de pension est contestable mais le tsunami actuel qui les secoue n’aurait jamais eu lieu si le gouvernement de Liz Truss n’avait voulu modifier les lois de "la gravité économique" en lançant un budget de "relance", sans aucun financement sérieux, dans une période de forte inflation, en opposition totale à la politique monétaire actuellement menée par la Banque d’Angleterre. Cette irresponsabilité politique a conduit, en quelques jours à peine, à l’explosion du marché de la dette publique et obligé les fonds de pension à vendre leurs obligations gouvernementales, tous au même moment, pour éviter qu’une crise de liquidité se transforme en crise de solvabilité.

"Tant que la musique joue, il faut se lever et danser", telle était la réponse du PDG de Citigroup dans une interview, en juillet 2007, quelque mois avant la faillite de la première grande banque américaine, Bear Stearns. Il avait oublié de préciser que les musiciens sont très souvent ceux du Titanic quand le chef d'orchestre est l'État.