Pourquoi faut-il relire aujourd’hui le philosophe belge Jean Ladrière ?

Ce grand philosophe belge invite à penser l’articulation entre foi et raison pour éviter qu’elles se confondent ou qu’elles restent - au contraire - enfermées dans leur pré carré.

Contribution externe
Pourquoi faut-il relire aujourd’hui le philosophe belge Jean Ladrière ?
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Une tribune de Guillaume de Stexhe, Professeur émérite de l'Université Saint-Louis - Bruxelles

Jean Ladrière nous a quittés il y a quinze ans. Si l’Université Saint-Louis - Bruxelles consacre ce mois-ci deux soirées d’étude à ce philosophe et ami, c’est parce qu’il avait perçu notre défi d’aujourd’hui : le déchirement entre, d’un côté, des logiques "rationnelles" - mais impersonnelles, parfois purement calculatrices et débouchant sur l’exploitation effrénée de la planète et de nos vies - et, de l’autre, des convictions ou des identités "personnelle", en particulier religieuses - mais parfois aveugles et résistant, dans une posture de "post-vérité", à la réflexion critique et à l’échange raisonnable.

Devant cette tension, Ladrière a refusé les raccourcis : celui du divorce (hostile…) entre rationalité et convictions ultimes, ou celui des alliances superficielles entre elles - comme la recherche de "preuves" de "Dieu" par "la science".

À l'inverse, il a analysé rigoureusement, d'abord, l'aventure de la raison - c'est-à-dire des différentes rationalités : comme processus méthodiques, histoire à rebonds, et création d'un "monde de la raison", animé par une constellation d'"institutions" : mathématiques, sciences et philosophie, éthique, droit, techniques ; elles façonnent notre commune humanité.

En parallèle, il a interrogé l’aventure de la foi chrétienne - qui formait l’autre axe de son cheminement personnel, tout comme elle forme un autre axe de l’histoire humaine. Il a appliqué les instruments d’analyse contemporains à ses multiples formes d’expression : les langages bibliques, la théologie, la parole des mystiques, les gestes symboliques ; il a ainsi montré avec rigueur, au-delà même du cas particulier du christianisme, qu’il y a des façons originales et spécifiquement religieuses de faire authentiquement sens dans le langage et la pensée, et pour l’existence.

La structure commune de la foi et de la raison

Sur quoi débouchent ces analyses des registres contrastés du sens ? Ni synthèse rassurante ni pure dispersion : mais un jeu de résonances qui fait sens, celui d'une convergence - mais inachevée, et toujours à venir. Plus précisément : les travaux de Ladrière font apparaître une similitude structurelle entre foi chrétienne et raison : car toutes deux sont des aventures engagées, dont les démarches (personnelles et collectives) "inventent" - découvrent et réalisent - progressivement les horizons qui les ont sollicitées - et qui pourtant leur échappent toujours. La structure commune de la foi et de la raison serait ainsi le cercle qu'elles nouent, dans un mouvement qui fait histoire, entre démarches engagées et horizons. Mais horizons différenciés : pour la raison théorique, horizon de la vérité, c'est-à-dire de l'expérience, du monde et de l'esprit arrachés à l'opacité et devenus transparents à eux-mêmes ; pour la raison pratique et l'action, horizon de la réciprocité où l'existence pourrait assumer en liberté ce qui la constitue, qui est toujours finalement de l'ordre de la relation. Quant à la foi, elle s'ouvre à l'horizon du Royaume de Dieu ou du salut, qui recueillerait, unirait et transfigurerait, dans la participation à la "vie divine", la totalité des existences personnelles, même marquées par la finitude et confrontées au tragique et au mal.

"Et Dieu dans tout ça ?" Paradoxe : le mot "Dieu" n'apparaît pratiquement pas dans cette œuvre pourtant largement consacrée à l'analyse des langages de la foi et aux horizons ultimes de l'expérience. Peut-être pour ne pas laisser un mot trop chargé de fausses évidences détourner l'interrogation de l'expérience réelle de pensée et de vie à quoi il devrait renvoyer ?

Expérience elle aussi diversifiée. Réflexion des scientifiques sur ce qui peut se laisser pressentir à l’horizon de l’expérience du cosmos ou du monde du vivant ; réflexion philosophique sur le "principe ultime" ou "l’Autre absolu" qui peut se laisser pressentir dans les analyses de la présence du monde vécu, ou de la rencontre d’autrui, ou de la vie de l’esprit ; réflexion sur l’expérience des signes du Royaume de Dieu et de l’engagement à la suite du Christ vécu par la foi.

Ce qui signifie une pluralité de connotations au mot "Dieu". Ici, à nouveau, consonances et convergence - inachevée. C'est peut-être une autre raison pour laquelle Ladrière évite le mot "Dieu" (et encore plus celui de "preuves" !) : l'idée de "Dieu" serait ce qui prend sens entre et à l'horizon de ces différents modes de pensée ; et, si l'on pouvait employer ce terme, l'expérience de "Dieu" serait ce qui circule entre et à l'horizon de ces différents champs d'expérience.

Mais, donc, aucune de ces significations n'a de sens autrement qu'en s'enracinant dans la pratique d'une expérience engagée. Elles relèvent d'une logique de l'effectuation, et non de la représentation : elles n'expriment que ce que les démarches de la raison ou de la foi font émerger et qu'elles découvrent seulement ainsi. Et il y a structurellement un débordement de la pensée et de l'expérience par l'horizon ("eschatologique") qui sollicite leurs démarches. C'est sans doute ces deux traits que Ladrière rassemblait dans l'idée d'espérance, qui était pour lui la structure fondamentale de l'expérience humaine : l'engagement dans l'advenir de ce qui l'aimante, mais la déborde toujours.

Travailler ces questions, c’est, comme Ladrière, refuser de laisser raison et foi, rationalités impersonnelles et engagements de vie, s’enfermer chacun dans son pré carré.

C’est une telle démarche que cherche à faire, depuis un siècle, l’École des sciences philosophiques et religieuses de l’Université Saint-Louis : inviter un large public à croiser, avec rigueur et prudence, la réflexion critique et les engagements de foi. Au programme de cette année et des suivantes, un cycle de conférences approfondies sur le Dieu des philosophes. Ce mardi, Jean Ladrière, par P. Rodriguès (de 17 h à 20 h, 43 Bd du Jardin botanique, auditoire P02). En février, ce sera Emmanuel Lévinas, par Catherine Chalier ; en mars, Jean-Luc Marion (par lui-même). https://www4.usaintlouis.be/4DACTION/WEB_Agendafiche/311/47361