Qui veut la fin du modèle pédagogique de l’IHECS ?

Une lettre ouverte rédigée par l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales (IHECS).

Contribution externe
Siège de l'Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales , rue de l' Etuve (Alexis Haulot)
Siège de l'Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales , rue de l' Etuve (Alexis Haulot) ©Alexis Haulot

La spécificité de l’IHECS repose depuis plus de 60 ans sur l’apprentissage par la pratique ; comprendre, analyser, critiquer en réalisant et en agissant. Cette pédagogie est éloignée d’une logique liant simplement un enseignant à un auditoire ; à l’IHECS, l’encadrement s’imagine par projet, un enseignant suit un atelier où une communication se réalise. Cela suppose donc, non seulement des enseignants professionnels et motivés, mais également des outils, studios d’enregistrement sonore, studios de prises de vue photographiques, plateaux vidéo, cabines de montage et, évidemment, un ensemble d’appareils d’enregistrement de l’image et du son qui restent à la disposition des étudiants. L’IHECS qui est seul à développer ce modèle pédagogique en assume aussi seul le coût ; par la mutualisation des coûts auprès des étudiants, cette pédagogie ambitieuse a pu être mise en œuvre durant les dernières décennies.

Pour permettre le développement d’un tel modèle, l’IHECS et quelques autres institutions bénéficiaient de la possibilité de prélever auprès de ses étudiants des droits complémentaires dont le plafond était relevé, mais dont la justification devait toujours être fournie, comme précisé dans l’article 12 de la Loi du 29 mai 1959 modifiant certaines dispositions de la législation de l'enseignement qui dispense certaines études des maxima dans les montants des droits spécifiques demandés aux étudiants — Écoles supérieures des Arts, sections « technique de l'image », « communication appliquée » et « presse et information » des hautes écoles.

Aujourd’hui, la Ministre de l’Enseignement supérieur, madame Glatigny, a déposé un projet visant à bloquer les droits d’inscription, mais aussi à interdire à ces institutions jouissant légalement et légitimement face à leurs objectifs de ce droit de prélèvement supplémentaire de le faire. Une fois encore, ces moyens complémentaires qui sont parfaitement compris par les étudiants fréquentant ces instituts sont destinés à couvrir les investissements particuliers liés à un encadrement spécifique dans le cadre de projets pédagogiques précis et à l’acquisition comme au fonctionnement d’un matériel audiovisuel permettant l’apprentissage pratique d’une communication par les médias.

Ces moyens font la force de ces institutions dont la qualité et le succès sont reconnus nationalement (entre autres par les professionnels, mais aussi par les agences d’évaluation de la qualité de l’enseignement) et internationalement. Leurs étudiants, qui en constatent l’effet sur leurs enseignements, les comprennent et les soutiennent.

Le projet de la Ministre se présente alors comme une agression injustifiée contre ce modèle. Cette disposition figure certes dans la Déclaration de Politique Communautaire ; elle est, dit-on, soutenue par le Parti Ecolo et revendiquée par la FEF, actuellement seule organisation reconnue comme représentant les étudiants, mais dont la représentativité réelle en Communauté française est pour le moins discutable.

Aucune institution concernée, aucun des étudiants concernés n’a jamais été consulté sur le sujet ; les raisons pédagogiques comme historiques de ce mécanisme n’ont pas plus été prises en compte.

Depuis que cette volonté d’interdire ce déplafonnement est connue, nous avons rappelé à plusieurs reprises à la Ministre Glatigny que nos formations et nos modèles pédagogiques bénéficient d'une certaine réputation tant en Belgique qu'à l'étranger. La souplesse dans les processus de décision, les moyens que nous mettons en œuvre pour assurer des formations de qualité reconnues ne sont pas le fruit du hasard. Les montants demandés aux étudiants se justifient et sont justifiés lors des réunions de la Commission chargée de les examiner.

Par ailleurs, ces montants ne grèvent d’aucune manière les finances de la Communauté française, déjà mises à mal par ailleurs. La participation des étudiants aux coûts de leur formation vient compléter les budgets alloués par la collectivité (la FWB) ; nous les supprimer revient à supprimer ce type de formations appliquées et professionnalisantes ou à transférer l’ensemble du coût sur la collectivité alors que d’évidence elle n’en a pas réellement les moyens aujourd’hui. Cette décision d’interdiction est dès lors une position qui se présente comme purement idéologique.

Nous ne demandons pas un euro à la Communauté française

À aucun moment il n'y eut de la part de nos étudiants la moindre remise en cause de ces montants dont ils perçoivent la nécessité face au service qui leur est fourni : ils savent et comprennent le sens de ces montants qui ne sont pas tant des coûts qu’un investissement dans leur futur. La position défendue par la FEF est d’autant plus idéologique que l’avis des principaux intéressés, les étudiants de l'IHECS, n’a jamais été pris. Pire, ces derniers ont manifesté dans un sondage leur opposition à une diminution des montants d’inscription. Ils ont conscience de la logique de mutualisation que ces droits complémentaires mettent en avant : tout le monde paie (sauf évidemment les boursiers, voire les étudiants de condition modeste pour lesquels des solutions sont toujours trouvées) et chacun en profite (matériel à disposition, matériel pour les projets, encadrement, etc.).

Source : CEHEG - Sondage réalisé auprès des étudiants de l'IHECS
Source : CEHEG - Sondage réalisé auprès des étudiants de l'IHECS

Ainsi, 84,8 % des étudiants estiment que les frais d’inscription demandés sont justifiés ou tout-à-fait justifiés (65,6%). Ils ne demandent évidemment pas de payer plus, mais ils comprennent à quoi sert cet investissement et en quoi il leur est profitable dans l’expérience qu’ils ont de la formation.

Lors de nos échanges avec la Ministre, nous avons aussi rappelé que lors de la détermination des coefficients de catégorie, qui était le fruit d'un « marchandage » politique permettant de « sauver » certaines filières et écoles, l'IHECS a perdu près d'un cinquième de ses ressources (passant alors, en une nuit, d'un coefficient de 1,45 à 1,15). Ce « mauvais » coefficient n'a été que partiellement corrigé avec la disposition nous permettant d'augmenter légèrement les droits d'inscription. Partiellement car nous avons déjà dû recourir à d'autres formules pour poursuivre le niveau qualitatif de nos enseignements, notamment par des conventions de partenariats avec les milieux professionnels.

L'enveloppe fermée, l'augmentation du nombre d'étudiants, le poids financier supplémentaire qui pèse de plus en plus sur les institutions (augmentation du nombre de boursiers et d'étudiants de conditions modestes, la mise à disposition gratuitement des supports pédagogiques, sans compter l'indexation des coûts moyens pondérés ou le prix des matières premières) rendent nos modèles de plus en plus compliqués à maintenir. Mais avec ces droits non plafonnés nous y arrivions encore.

Si la suppression de la disposition nous permettant de maintenir notre niveau de droits d'inscription devait être une réalité, la perte pour l'institut serait d'après les services comptables de plus de 400 000 euros par an. En 2023, avec le nombre actuel d’étudiants ce montant dépassera largement les 550 000 €. Ce qui signifierait la fin d'une série de dispositifs pédagogiques et la suppression de cinq à six équivalents temps plein. Nous serons réellement dans l'impossibilité de compenser cette perte ; même à ne plus accueillir comme étudiants que celles et ceux qui auront les moyens de se payer du matériel pour suivre les cours et produire des contenus médias la question des personnels d’encadrement ne serait pas résolue.

Dans cette nouvelle situation, pour le seul matériel, nous avons estimé que les étudiants qui souhaiteraient poursuivre nos cursus devraient débourser une dizaine de milliers d’euros en plus (pour l’acquisition de caméra, micro, appareil photo, outils de montage, etc.).

Il convient également de rappeler que des MESURES SOCIALES EXISTENT

  • Les étudiants boursiers et de conditions modestes ne paient RIEN ;
  • Des aides financières sont attribuées chaque année aux étudiants qui ne peuvent pas payer leurs droits d’inscription.
Source : CEHEG - Sondage réalisé auprès des étudiants de l'IHECS
Source : CEHEG - Sondage réalisé auprès des étudiants de l'IHECS

Contrairement à certaines hautes écoles, l'IHECS est connu pour consacrer l'essentiel de ses moyens à l'encadrement pédagogique des étudiants et pour avoir des services administratifs limités au strict minimum ou, encore, des membres de la direction qui maintiennent des charges de cours. Le recours au personnel contractuel, financièrement plus intéressant à la fois pour les intéressés et le budget de l'institut, est déjà au maximum des possibilités légales.

Manifestement le modèle IHECS ne semble pas recueillir un grand intérêt de nos décideurs.

Avec près de 3 000 étudiants, l’IHECS ne peut accueillir davantage d’étudiants pour des raisons évidentes de sécurité tant du personnel que des étudiants. Si le projet proposé était hors de prix ou si l’offre d’enseignement n’était pas à la hauteur, il n’y aurait sans doute pas le même engouement pour les formations proposées. Les étudiants nous rejoignent en connaissance de cause. Le coût des frais complémentaires est connu et assumé, les aides possibles sont également mises en œuvre. L’investissement que réalise ainsi les étudiants et leur famille est conscient.

La question reste donc posée : qui veut la fin de notre enseignement ?

Cette décision de supprimer l’exception sur le montant des droits complémentaires s’attaque à un modèle particulier, celui de l’IHECS et d’autres écoles mettant la pratique au centre de leur formation, elle s’attaque également aux plus pauvres des candidats étudiants, ceux qui n’auront pas la possibilité personnelle de compenser l’impossibilité d’avoir un accès simple et gratuit à un matériel performant, elle s’attaque enfin à la collectivité en lui transférant une charge qu’elle n’assume pas aujourd’hui. Dès lors, une telle décision est idéologique, elle a été prise « hors sol », sans concertation et sans tenir compte des réalités de terrain (comme le montre au demeurant les réactions étudiantes locales), elle est in fine économiquement absurde puisqu’elle fait passer la charge des utilisateurs à la collectivité, sans pour autant garantir que la collectivité puisse mobiliser efficacement les moyens adéquats pour atteindre les mêmes objectifs.

Une mauvaise décision reste une mauvaise décision, quelles que soient les bonnes raisons que l’on pense avoir de la prendre. Dans un tel cas, la seule chose à faire est de l’abandonner.