Devant la pauvreté, les bonnes intentions ne suffisent pas

De plus en plus d’enfants risquent de grandir en dessous du seuil de pauvreté - la proportion est particulièrement alarmante en Wallonie et à Bruxelles.

Contribution externe
Devant la pauvreté, les bonnes intentions ne suffisent pas
©Jean Luc Flemal

Une opinion de Georges de Kerchove, membre du Mouvement ATD Quart Monde Belgique

Le gouvernement fédéral vient de présenter son budget, exercice difficile s’il en est, surtout en temps de crise. La presse en a fait la une de ses titres, certains plus critiques, d’autres plus indulgents. Mais un constat fait consensus : les réformes visant à une justice fiscale qui pourraient fâcher, c’est pour plus tard, il ne faut pas bousculer l’électeur qui se prononcera en 2024.

Soit dit en passant, c’est surtout l’électeur influent, celui qui dispose de revenus imposables, que nos gouvernants souhaitent ne pas bousculer. Celui-là qui pourrait contribuer davantage à la charge commune parce qu’il a des épaules plus larges. D’où la question : tiennent-ils pour négligeables les citoyens en dessous du seuil d’imposition qui pourtant payent des taxes comme tout un chacun, en acquittant par exemple les impôts indirects, telle la TVA, ou forfaitaires, telles les taxes pour le traitement des eaux usées ou la collecte des déchets ménagers ?

Si la présentation des budgets a fait l’objet d’une grande couverture médiatique, ce dont je me réjouis, la publication toute récente du quatrième plan fédéral de lutte contre la pauvreté et la réduction des inégalités est pratiquement passée inaperçue. Pourtant, les orientations d’un budget et la lutte contre la pauvreté sont intrinsèquement liées. Disons-le crûment, si nous voulons une société inclusive qui ne laisse personne de côté, l’argent est le nerf de la paix, et non de la guerre comme on le dit classiquement. Et accepter de laisser quelqu’un de côté, c’est abandonner l’ambition de garantir à chacun le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine. En d’autres termes, c’est violer l’article 23 de la Constitution dont notre pays s’est doté.

Pointons d’emblée deux limites de ce plan.

Tout d’abord, il se cantonne au niveau du Fédéral alors que la pauvreté ne connaît pas de frontières, et certainement pas celles des compétences propres à chaque entité. Si la volonté politique avait existé, par le biais d’accords de coopération, un plan interfédéral impliquant tous les niveaux de pouvoir aurait pu voir le jour. Lutter contre la pauvreté exige une approche globale et concertée, tant au niveau local, régional, national, européen et international. Est donc affichée une volonté politique de lutter contre la pauvreté, mais qui ne se donne pas réellement les moyens de ses objectifs.

Les citoyens engagés pour un développement durable impliquant une société plus solidaire ne risquent-ils pas de se heurter à des réponses politiques teintées d'impuissance du style : "Si cela dépendait uniquement de moi, je le ferais, mais désolé, cette matière n'entre pas dans mes compétences…"

Un constat inacceptable

Ce constat d’impuissance trop souvent entendu de la part de responsables politiques pourtant de bonne volonté, relève de l’excuse passe-partout. Il est inacceptable.

En effet, l’outil existe pour apporter une réponse structurelle globale et cohérente, des accords de coopération ont été passés entre les différents niveaux de pouvoir dans des matières telles que le certificat Covid, la politique internationale de l’environnement ou encore le développement durable. Mais nos gouvernants persistent à vouloir ignorer cet outil dans la lutte contre la pauvreté. Plus grave encore : alors qu’à la suite du Rapport général sur la pauvreté (1998), ils s’étaient engagés à réunir au moins deux fois par an la Conférence interministérielle de l’intégration sociale, ils négligent de le faire depuis plusieurs années.

Nous ne pouvons y voir qu’un signe évident de manque de volonté politique.

D’autre part, le plan présente une deuxième limite : il se garde bien de corréler la lutte contre la pauvreté et une réforme visant à une justice fiscale. Pourtant des pistes existent, des recommandations ont été formulées dans le dernier rapport du Service de lutte contre la pauvreté qui a notamment pour mission d’évaluer l’effectivité des droits fondamentaux des personnes vivant dans des conditions socio-économiques défavorables. Ce rapport auquel des associations où les pauvres prennent la parole ont contribué, est ignoré alors que le levier fiscal est en bonne partie du ressort fédéral. Parmi les recommandations de ce rapport, épinglons entre autres la globalisation des revenus (salaires, revenus mobiliers et immobiliers) dans l’imposition des personnes physiques, l’instauration d’une forme progressive d’imposition sur la fortune, la mise en place de crédits d’impôt permettant aux personnes à faibles revenus de profiter également de déductions fiscales dont bénéficient exclusivement les contribuables nantis.

Ces sujets fâcheraient-ils ? L’enjeu de la réforme est pourtant crucial. De plus en plus d’enfants risquent de grandir en dessous du seuil de pauvreté - la proportion est particulièrement alarmante en Wallonie et à Bruxelles - alors que notre pays dispose largement des moyens d’inverser la tendance. Afficher de la bonne volonté pour lutte contre la pauvreté ne suffit pas. Gageons que les électeurs en soient conscients en 2024.