Quand la droite conservatrice fabrique le wokisme

Beaucoup, notamment à droite, regrettent l’avènement du "wokisme" et de ses méthodes dans le débat public. Issu du terme anglo-saxon "woke" ("éveillé") il engloberait de nombreuses luttes décoloniales, néo-féministes ou en faveur de minorités. Mais le "wokisme" existe-t-il vraiment, ou est-il un fantasme de la droite conservatrice ? Une opinion de Margherita Romengo.

Contribution externe
Manifestation aux États-Unis

Une chronique "J’assume !" de Margherita Romengo, chargée de projets dans l’administration publique.

En 2022, le terme “woke” et ses dérivés – l’incontournable “wokisme”, l’agaçante “wokitude”, l’ironique “wokistan” – auront été sur presque toutes les lèvres. Et notons que celles qui les auront davantage prononcés en faisant la moue sont principalement, mais non exclusivement, masculines1. En effet, qui n’a pas son mot à dire sur ce phénomène importé d’Outre-Atlantique dans un sillon supposément tracé par différents mouvements de lutte contre les discriminations (antiracisme, féminisme, mouvement LGBTQI +) et par les branches des sciences humaines et sociales qui les nourrissent (études postcoloniales, études de genre, études queer), dont les contours restent pourtant encore flous : s’agit-il d’un mouvement ? d’une idéologie ? d’une culture ? d’une religion ? voire d’une secte ? Qui, aujourd’hui, n’a pas sa petite ou même sa grande idée sur le “wokisme” ? Nouveau cheval de bataille de la droite conservatrice, va-t-il s’inscrire durablement dans le débat public sur les questions d’égalité et de justice sociale ou sera-t-il rapidement délaissé et oublié à l’instar de l’“ islamogauchisme” ?

Le wokisme, nouvelle croisade de la droite conservatrice

Arrivé en France et en Belgique après être passé par le Québec, le “wokisme” n’a pas bonne presse. Récupéré presque exclusivement par la droite conservatrice et ses relais dans la presse, il fait l’objet d’un battage médiatique virulent. A titre d’exemple, le quotidien de droite Le Figaro comptabilise, à lui seul, depuis 2021 pas moins de 400 articles qui dénoncent, plus ou lois frontalement, la déferlante “woke” et la menace qu’elle représenterait pour notre société. Sous l’étiquette “woke”, les championnes et champions de la droite conservatrice englobent une constellation de concepts (p. ex. genre, racisme systémique) et de pratiques (p. ex. écriture inclusive, dénonciation publique, déboulonnage de statues) hétérogènes qui constitueraient les dérives manifestes des mouvements de lutte contre les discriminations que sont l’antiracisme, le féminisme, le mouvement LGBTQI +, traditionnellement assimilés à la gauche. Sous couvert de lutter pour l’égalité et la justice sociales, ces mouvements promouvraient en réalité des identités exclusives et participeraient ainsi à morceler la société en rompant avec l’idée d’universel.

Au demeurant, cette attaque du “wokisme” par la droite conservatrice constitue une stratégie discursive qui lui permet de se penser, voire de se fantasmer, comme seule garante de l’héritage de la modernité philosophique et politique (les Lumières et l’universalisme), face à une gauche devenue “woke” car soumise aux revendications particulières des différents groupes sociaux minoritaires.

L’antiwokisme ou la vacuité du discours de la droite conservatrice

On l’aura compris, la droite conservatrice, ou droite “antiwoke”, utilise le terme “wokisme” comme un terme fourre-tout qui occulte la diversité des stratégies et les débats internes tant aux mouvements de lutte contre les discriminations qu’à la gauche. On peut parier que, malgré son entrée dans les dictionnaires courants, il connaîtra le même sort que le terme “islamogauchisme”, considérant l’usage politique totalement creux et infécond qui en est fait. Car loin de favoriser le débat, par exemple, sur la pertinence ou la légitimité de certains modes d’action contestataires, il contribue à polariser le champ de l’opinion publique sur des sujets complexes qui demandent un temps de réflexion plus long que les temps politique et médiatique.

En attendant, il convient d’écouter le discours du 13 octobre dernier au Sénat italien de la sénatrice à vie Liliana Segre. Dans ce discours sans langue de bois, cette survivante des camps d’extermination nazis de 92 ans, engagée dans la lutte contre l’antisémitisme et le racisme, rappelle à l’assemblée l’impératif de préserver les institutions démocratiques, de trouver dans la Constitution un point d’ancrage unificateur et d’œuvrer sans concession pour maintenir les principes d’égalité et de justice sociale comme caps démocratiques essentiels. Dans le contexte italien actuel et par-delà ce contexte, il s’agit-là d’une leçon inestimable et, sans aucun doute, d’un bon remède contre le wokisme et contre l’antiwokisme.

1 Notamment, pour les hommes : Alain Finkelkraut, Jean-Luc Nancy, Brice Couturier ; et pour les femmes : Caroline Fourest, Eugénie Bastié, Anne Toulouse.

Margherita Romengo
©DR

"J’assume !", le rendez-vous du mardi midi

Avec "J’assume !", La Libre propose chaque mardi midi, sur son site, un nouveau rendez-vous d’opinions. Quatre chroniqueurs, venus d’horizons de pensée différents et complémentaires proposeront leurs arguments semaine après semaine sur des questions polémiques et de société.

Vous y retrouverez l’essayiste et militante laïque Nadia Geerts, l’auteur et comédien Ismaël Saidi, l’avocat et Directeur général adjoint de l’Institut Thomas More Aymeric de Lamotte, et la chargée de projets dans l’administration publique Margherita Romengo.

Tous s’exprimeront à titre personnel. Ils auront pour ambition de vivifier un débat impertinent mais de qualité aux côtés des grands entretiens, des opinions, des chroniques et des cartes blanches que La Libre publie au quotidien. Comme pour toutes les opinions, le contenu des textes n’engage que les auteurs et n’appartient pas à la rédaction du journal.