Et si on arrêtait de ne parler que de nos droits?

Pour que nos sociétés ne se fracturent pas, nous devons absolument nous rappeler qu’un droit ne vaut que par l’obligation qui le fonde.

Contribution externe
Et si on arrêtait de ne parler que de nos droits?

Une opinion de Jean de Codt, magistrat

Des professeurs et des directeurs d’école s’étonnent parce que leurs élèves sont de plus en plus nombreux à introduire des recours contre les décisions qui les mettent en échec ou ne leur attribuent pas les points qu’ils estiment mériter. Les contestataires estiment qu’ils ont le droit de réussir, y compris lorsqu’ils n’ont pas rempli leurs obligations académiques élémentaires.

Ce phénomène illustre une tendance de fond des sociétés occidentales : elles ont développé une culture du droit qui consiste, d’une part, à penser le vivre ensemble à travers l’unique prisme des prérogatives individuelles et, d’autre part, à croire que toute contestation doit pouvoir être portée devant un juge dont la décision pourra, en cas de besoin, être attaquée devant un autre juge.

C’est ce qu’on appelle le processus de judiciarisation de la société. Loin de garantir le vivre-ensemble, il ne fait qu’attiser, en réalité, la guerre de tous contre tous prophétisée par Thomas Hobbes.

L’obligation avant le droit

Peut-être que l’enseignement de Simone Weil peut nous aider à redresser la perspective : selon elle, la notion d’obligation prime celle de droit qui lui est subordonnée et relative. Cette idée a quelque chose de rafraîchissant. Elle permet d’apercevoir qu’un droit n’est pas efficace par lui-même mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond. L’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose. Un homme qui serait complètement seul dans l’univers n’aurait aucun droit.

Mais obligés à quoi ? Et obligés en vertu de quoi ? Responsables de qui et dans quel but ?

De manière directe ou indirecte, l’objet de l’obligation est toujours, à mon avis, l’être humain comme tel. Il y a obligation envers tout être humain du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune condition n’ait à intervenir.

L’obligation qui engage chaque homme envers tous les autres est celle de satisfaire aux besoins matériels et immatériels de tout être humain, autant qu’il est possible. Ainsi, là où le corps a besoin de nourriture, de chaleur, d’espace, de repos, de calme, l’âme - ou, si vous préférez, le mental - a soif de reconnaissance, de responsabilité, de liberté, de vérité, de justice.

Un seul crime rompt le pacte social

Il semble que la conscience humaine n’ait jamais varié sur ce point. Quatre ou cinq mille ans avant notre ère, les Égyptiens pensaient déjà qu’une âme ne peut pas être justifiée après la mort si elle ne peut pas dire : "Je n’ai laissé personne souffrir de la faim."

Tout ceci nous permet également de comprendre qu’avec le pouvoir politique, il faut être intransigeant et le remettre sans cesse à sa place. Aux organes du pouvoir, il ne convient pas de reconnaître quelque légitimité que ce soit en dehors de la reconnaissance du caractère absolu des besoins d’un être humain. Leur satisfaction ne peut être subordonnée ni à la raison d’État, ni à aucune considération de budget, de nationalité, de race ou de couleur, ni à la valeur attribuée à la personne concernée.

Une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est nationalement et commodément acceptée, rompt tout le pacte social. Un seul déshonneur suffit à perdre l’honneur, une seule forfaiture, à déshonorer tout un peuple.

La justice est d’abord une vertu

J’ai cité la justice parmi les besoins à la satisfaction desquels nous sommes inconditionnellement obligés. Le ministre de la Justice est le seul membre du gouvernement dont le portefeuille porte le nom d’une des quatre vertus cardinales. Il n’y a pas de ministre de la sagesse, du courage ou de la tempérance mais nous avons un ministre de la Justice.

La justice est d’abord une vertu. Il est utile de le rappeler à une époque où l’opinion publique a tendance à confondre la "vertu" de justice avec un banal "sentiment" de justice à la dimension de nos intérêts personnels. En réalité, beaucoup de nos contemporains ne cultivent pas tant la vertu de justice, qui suppose un équilibre et le souci de l’autre, qu’un sentiment d’injustice imprégné d’un subjectivisme dicté par des préoccupations individuelles. Quand une personne dit qu’il faut être juste, elle pense surtout qu’il ne faut pas être injuste avec elle. Et souvent, sa vision ne va pas plus loin.

Puisque le droit naît de l’obligation, puisque la loi des hommes doit se déduire des devoirs pour ensuite faire exister les droits, il appartient aux juges d’être vigilants à ne pas rechercher uniquement la défense des droits subjectifs, par essence individuels. Le pouvoir politique, et juger en est un, ne peut être exercé que dans l’intérêt général. La seule défense des droits privés ne permet pas d’organiser la vie sociale. Le maintien d’une société n’est envisageable qu’en contrariant les forces de dissolution que suscitent l’égoïsme et l’aveuglement de ses membres. Et pour y arriver, il n’est que de rappeler cette vérité toute simple : aucun droit n’est détachable de l’obligation antérieure, inconditionnée et radicale qui le fonde.