Accorder des droits à la nature, comme certains le souhaitent, est irrationnel et hypocrite

Faut-il conférer à la nature une personnalité juridique afin de permettre la défense en justice de celle-ci en son nom propre et d’éviter des "écocides"? Je m'inscris en faux contre cette idée qui circule de plus en plus.

Contribution externe
Accorder des droits à la nature, comme certains le souhaitent, est irrationnel et hypocrite
©Pixabay

Une chronique "J'assume!" de Nadia Geerts, essayiste, auteure notamment de "Neutralité ou laïcité? La Belgique hésite" (Luc Pire), blogueuse et conseillère au Centre Jean Gol

Faut-il conférer à la nature une personnalité juridique, afin de permettre la défense en justice de celle-ci en son nom propre et d'éviter des « écocides » ? L'idée circule de plus en plus, et en Belgique francophone, est notamment défendue, sans surprise, par les députés fédéraux écologistes Kristof Calvo et Samuel Cogolati, en ces termes : « la Loi pourrait accorder à la Nature le statut qu'elle mérite. Cela lui permettrait de se défendre, en son nom, en ses intérêts, non seulement devant la Justice mais aussi dans nos prises de décisions au Parlement. La réflexion vaut en tous cas la peine ! ». Ce serait, selon les mêmes auteurs, que cette perspective semble réjouir, « la fin d'une ère de domination par l'Homme « maître du monde », appelée Anthropocène, et l'attribution de droits à des fleuves, rivières, glaciers, forêts et autres écosystèmes. ».

On voit bien, évidemment, en quoi cette proposition va bien dans le sens du vent, puisque le réchauffement climatique et la problématique énergétique sont de plus en plus au centre de nos préoccupations. De même, le développement des connaissances humaines sur l’intelligence et la sensibilité animales contribuent à modifier en profondeur notre relation au monde du vivant, qu’il est de plus en plus difficile de considérer exclusivement comme une source d’approvisionnement en matières premières et aliments variés.

Pour autant, est-il bien raisonnable d’accorder des droits à la nature ? N’est-ce pas l’expression d’une forme de sanctification de la nature non seulement fort peu humaniste, mais également très éloignée de toute rationalité ?

Car enfin s’il est parfaitement logique de reconnaître des droits aux être vivants doués de sensibilité – ce que sont la majeure partie des animaux, si pas tous – afin de les préserver de toute souffrance que nous leur infligerions sans nécessité, octroyer des droits à un fleuve, une forêt ou un océan me semble reposer nécessairement sur l’idée que le fleuve, la forêt ou l’océan en question auraient une volonté propre, comme de ne pas disparaître ou être modifiés par l’action de l’homme. Or, rien ne nous permet d’affirmer que la forêt est affectée « personnellement » par les coupes qu’elle subit, que le fleuve s’émeut de voir son cours détourné ou que le glacier s’inquiète de sa propre fonte. Cela procède d’un rapport animiste à la nature, très éloigné non seulement de notre vision du monde, mais aussi de l’état actuel de la connaissance scientifique.

Accorder des droits à la nature, comme certains le souhaitent, est irrationnel et hypocrite
©JC Guillaume

La réalité, bien plus désagréable sans doute aux partisans de la fin de l’Anthropocène, moins romantique aussi, c’est que nous avons besoin de la nature, et que c’est précisément pour cette raison que nous devons la préserver. Oui, nous avons besoin de la nature, pour notre propre survie bien sûr, mais aussi plus largement, pour notre équilibre, notre bien-être, notre bonheur même. Et sans doute ceux qui prétendent que la nature a des droits « en soi », devraient-ils en tirer toutes les conclusions, et appeler de leurs vœux la disparition la plus rapide possible de l’espèce humaine de la surface de la Terre.

À rebours de la propension actuelle à l’égalitarisme, le défi que nous avons à relever est bien plus exigeant, puisqu’il consiste à reconnaître notre « supériorité » et à en tirer toutes les conséquences. Oui, nous restons, selon la formule de Descartes « maîtres et possesseurs de la nature » : nous sommes seuls, parmi les vivants, à avoir les moyens de modifier la nature, de la transformer, et même de la détruire. Seuls, nous avons réussi à nous en extraire partiellement. C’est là le propre de l’homme, qui nous distingue fondamentalement des autres animaux. Et de ce pouvoir que nous avons acquis sur la nature découle notre responsabilité envers elle, qui est avant tout une responsabilité envers nous-mêmes : nos contemporains, mais aussi les générations futures, qui devront habiter cette planète après nous.

Si nous avons le devoir moral d’éviter aux être vivants sensibles toute souffrance inutile, c’est précisément parce qu’ils souffrent. Mais conférer des droits à une forêt, un glacier ou une rivière, c’est prétendre remplacer l’Anthropocène par une religion de la nature, certes très « tendance », mais fondamentalement irrationnelle et profondément hypocrite : car ce que nous défendons en réalité en cherchant à préserver la nature, ce sont nos intérêts d’humains. Et c’est très… naturel.

Le blog "Les carnets de Nadia Geerts"

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Tous s'exprimeront à titre personnel. Ils auront pour ambition de vivifier un débat impertinent mais de qualité aux côtés des grands entretiens, des opinions, des chroniques et des cartes blanches que La Libre publie au quotidien. Comme pour toutes les opinions, le contenu des textes n'engage que les auteurs et n'appartient pas à la rédaction du journal.