La Cop est pleine

Malgré les cataclysmes qui se lèvent, nous restons passifs, comme scotchés à une sorte d’indolence, tout à l’écoute des populaires gourous du bonheur consumériste. Nous avons été prévenus pourtant…

Contribution externe
FILE - Residents push a boat through a flooded street to rescue a neighbor unable to leave his home on his own during a tropical cyclone in Havana, Cuba, June 3, 2022. Loss and damage is the human side of a contentious issue that will likely dominate climate negotiations in Egypt. (AP Photo/Ramon Espinosa, File)
Cuba, le 3 juin 2022. ©Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved

Chemin de traverse. Une chronique de Xavier Zeegers (1)

C’est un personnage de BD délicieux, qui a une tête ronde, une houppette, des amis complices, et une popularité intacte depuis 1950 et au-delà même du décès de son créateur Charles Schultz en 2020 : Charlie Brown et les Peanuts. Les cases se déroulent en cascade ; pas d’albums mythiques ou de grands voyages, juste un jardin américain comme il y en a des millions mais dans ce “strip”, il y a plein de pépites et l’une d’elles parle pour nous tous. Voici Charlie sur son banc d’école, angoissé, presque transpirant. Car l’institutrice interroge au hasard les élèves pointés du doigt. Or, il n’a pas étudié la veille. Il gigote, se ronge les ongles, l’œil tourné vers l’horloge qui trotte. Allons, avec un peu de bol il évitera la foudre. Drrring. Fin du cours. Sauvé ! Soulagé, il se promet de tirer parti du sursis mais sitôt at home, il s’égaie dans le jardin avec sa bande, brandissant sa batte de base-ball : demain est un autre jour, et la vie si belle. Tintin est un ado à la sagesse quasiment inhumaine mais Charlie Brown, c’est l’enfance pure jus.

Ces cases illustrent à merveille la procrastination, cette manie de remettre nos tâches à plus tard, à nous persuader que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes, donc pourquoi craindre l’avenir si une bonne étoile veille sur nous ? Nous sommes tous un peu Charlie, dédaigneux du lendemain. S’égayer ou réfléchir ? Cigale ou fourmi ? Vieux débat…

Le paradoxe est que malgré les cataclysmes qui se lèvent et même grondent, nous restons passifs, comme scotchés à une sorte d’indolence, tout à l’écoute des populaires gourous du bonheur consumériste qui nous invitent à profiter d’un bonheur paisible et raisonnable, alors que la publicité n’a jamais été aussi envahissante, les caprices individuels si montés en épingle, l’infantilisme si florissant, la violence si banalisée et la nature toujours si saccagée. Faudra-t-il qu’une menace majeure nous pousse enfin à secouer les lignes ? Devra-t-on un jour "remercier" Poutine de nous avoir avertis du tragique de nos vies, et contraints à la sobriété par le biais de sa monstrueuse violence ? Nous prétendons être attentifs aux dégâts que nous infligeons à la nature, dont nous ne sommes qu’une partie et non le propriétaire abusif : "Pour être commandée, la nature doit d’abord être obéie", disait le poète John Donne. Mot superbe, datant de… 1624, mais bonjour le paradoxe car nous sommes loin de cette sagesse en étant si nombreux et en restant si pollueurs, possessifs et gourmands, à la fois râleurs et inciviques car, bien sûr, les fautifs sont toujours les autres. Nos plages et bas-côtés des routes sont toujours plus répugnants, nos rues aussi sales, tout comme les dépôts sauvages en expansion, comme en attestent les drones.

Il y a soixante ans…

Si le logo de la Cop 27 évoque – en désespoir de cause ? – un soleil généreux couvrant une terre fertile, j’aurais choisi la couverture d’un livre majeur trop méconnu bien qu’à sa sortie en 1962 il créa un séisme : celui de Rachel Carson, biologiste marine américaine, qui fut une précurseure militante écologique avec son Silent Spring (Printemps silencieux) qui figura même en couverture de Time Magazine. Ce qu’elle dit alors, au grand dam des toutes-puissantes industries chimiques de son pays, fut prophétique : que la chaîne alimentaire nous relie tous, que les pesticides sont une calamité provoquant des cancers et la stérilité, que les océans se réchauffent, que nos activités industrielles débridées entraîneront un changement climatique global : oui, elle a dit tout cela il y a soixante ans ! Et même ceci en prime : "L’homme n’est qu’un mammifère habile qui a remporté quelques succès dans les millénaires récents. Mais son nombre menace l’équilibre du système écologique tout entier. Avec les armes nucléaires, il s’est même trouvé le moyen de détruire la vie, carrément."

John Kennedy l’a lue et aussitôt reçue à la Maison Blanche. Elle le convainquit de bannir le DDT. Puis ce fut Dallas… Le temps lui manqua aussi, car dès 1964 un cancer l’emporta. Mais le mot d’ordre salvateur était lancé : croître dans l’harmonie, cette priorité absolue. Un fameux défi pour huit milliards d’êtres déjà inégaux dans un monde de surcroît gangrené par des despotes…

(1) xavier.zeegers@skynet.be