Pourquoi se souvenir du Soldat inconnu n’a jamais eu autant d’importance

La commémoration du centenaire de l’inhumation du Soldat inconnu, cette sombre époque où la vie humaine comptait peu dans la manière de faire la guerre, et que l’on croyait révolue, trouve un écho dans le conflit actuel en Ukraine.

Contribution externe
<p>Un militaire ukrainien de la 127e brigade monte la garde près d'une position fortifiée près de la frontière avec la Russie dans la région de Kharkiv, le 5 novembre 2022</p>
Un militaire ukrainien de la 127e brigade monte la garde près d'une position fortifiée près de la frontière avec la Russie dans la région de Kharkiv, le 5 novembre 2022. ©AFP

Une opinion de Luc Gennart, colonel aviateur ingénieur e.r. et échevin à la Ville de Namur et de Raymond Dory, général de brigade

Il y a 100 ans, le 11 novembre 1922, était inhumé au pied de la Colonne du Congrès le cercueil d’un soldat inconnu choisi par un militaire aveugle parmi ceux de cinq autres soldats inconnus tombés sur un de nos cinq grands champs de bataille (1) de la 1ère Guerre mondiale. Suivant les exemples français et britannique, la Belgique honorait de la sorte indistinctement tous les militaires − qu’ils aient été père, fils, frère ou encore mari − tombés au combat. Une telle hécatombe de tués, blessés et invalides, jamais atteinte dans l’Histoire, suscita alors auprès des populations endeuillées la volonté de rendre hommage et d’entretenir la flamme du souvenir et de la reconnaissance de la Nation.

Mais comment comprendre cette abnégation et le sens du sacrifice de ces millions de militaires tombés dans des offensives meurtrières et souvent inutiles pour quelques centaines de mètres de terrain conquis ? Les boucheries de la Somme, du Chemin des Dames, de Passchendaele ou encore de Verdun sont inimaginables de nos jours. Plus aucune famille ne l’accepterait à présent. Au fond, le nationalisme exacerbé de l’époque a progressivement cédé la place à un autre rapport au “patriotisme” ou pour le dire autrement, à notre attachement à la défense de notre société et principalement de nos valeurs. Cette lente évolution a coïncidé avec la montée en puissance d’un individualisme lui aussi exacerbé, baignant dans un pacifisme bienveillant, ce qui aurait dû a priori être interpellant en termes de capacité de résistance et de défense de nos populations, sans parler de leur résilience.

Cette commémoration d’une sombre époque où la vie humaine comptait peu dans la manière de faire la guerre, et que l’on croyait révolue, retrouve ici une brûlante actualité dans le conflit ukrainien.

Le retour inattendu aux frontières de l’Union et de l’OTAN de cette guerre a eu l’effet d’un électrochoc : des armées entières s’affrontant sur terre, sur mer et dans les airs avec toute la panoplie des moyens conventionnels, des pertes considérables de part et d’autre, des villes entièrement rasées avec d’innombrables victimes civiles.

Les demandes d’adhésion à l’OTAN de la FINLANDE et de la SUÈDE, l’intégration du DANEMARK dans la politique de défense européenne ainsi que l’augmentation majeure de la plupart des budgets défense des pays de l’Union révèlent un point de bascule géostratégique.

Mais surtout on ne peut qu’être frappé par l’extraordinaire esprit de résistance du peuple ukrainien qui, non seulement défend son territoire, mais aussi ses valeurs démocratiques, sa liberté et son indépendance. Son combat est perçu comme juste et est porté par la toute grande majorité de la population.

Déni de la réalité

En face, la Russie est tombée dans le déni le plus profond :

  • déni de la guerre avec cette appellation “opération militaire spéciale”
  • déni des buts de guerre avec cette volonté de “dénazification”
  • déni des faits historiques avec une réécriture paranoïaque du récit national russe par le Président Poutine
  • déni face aux énormes pertes humaines et matérielles dans l’armée russe depuis le 24 février.

Soldats morts sans sépulture, soldats inconnus.

À ce titre, la réticence des autorités à communiquer aux familles les tués, blessés ou portés disparus a provoqué la réactivation des Comités de mères de soldats à la recherche de la vérité. L’impossibilité pour des raisons de propagande pour ces familles de faire leur deuil et d’obtenir une pension de veuve ou d’orphelin de guerre ainsi que l’abandon constaté sur le terrain perdu face aux forces ukrainiennes des corps des soldats morts vient encore renforcer cette impression de mépris pour la vie humaine, sans parler de l’envoi en première ligne de mobilisés sans instruction ni formation.

Cette mobilisation ratée qui a fait fuir des milliers d’appelés ou de rappelés du contingent, qui accélère la fuite des élites à l’étranger, qui ne touche surtout que les provinces éloignées de l’immense Russie et qui finit par recruter des prisonniers de droit commun montre suffisamment que l’opinion publique russe ne considère pas cette guerre comme “juste” et n’est pas prête à en payer le prix exorbitant actuel.

Mentir longtemps au peuple ?

La propagande du Kremlin fait sans cesse référence à la Grande Guerre patriotique qui l’opposa à l’Allemagne nazie et à l’énorme sacrifice consenti par la population soviétique pour vaincre et finalement écraser l’envahisseur en mai 1945. Cette grossière manipulation n’est pas durable : l’heure des comptes approche de façon irrémédiable. Vladimir Poutine, que l’on disait joueur d’échec s’est de facto transformé en joueur de poker. Sûr de s’emparer de l’UKRAINE en quelques jours, il affronte neuf mois plus tard une guerre longue à la tête d’une armée, initialement considérée comme la deuxième puissance militaire mondiale, qui ne ressemble plus qu’à un village Potemkine. À moins de commettre l’irréparable, ses jours sont comptés. L’histoire millénaire du peuple russe nous enseigne que les changements de régime se sont souvent déroulés dans la violence.

Victor Hugo a écrit un jour : “Quand la dictature est un fait, la révolution est un droit”.

Le Président Poutine a tablé sur les faiblesses apparentes des démocraties occidentales pour avoir les mains libres en Ukraine. Il s’est lourdement trompé, nos démocraties sont fortes et résilientes. Elles s’appuient sur des valeurs solides, une technologie de pointe et une stratégie militaire moderne.

(1) Forts de Liège, de Namur, d’Anvers, Bataille de l’Yser et Offensive libératrice de septembre 1918.