Il a fallu un "Allahu akbar" et un policier tué...

L’attaque au couteau contre des policiers jeudi soir à Schaerbeek est-elle un fait divers, un terrible coup de malchance ou une tragédie sur fond d’une autre tragédie : celle de dysfonctionnements inquiétants dans notre système de santé mentale ?

Contribution externe
Il a fallu un "Allahu akbar" et un policier tué...

Une carte blanche d’Anne-Françoise Meulemans, médecin psychothérapeute, coordinatrice des CentrEmergences, et de Pierre Ryckmans, médecin pour Infirmiers de rue. Les auteurs s’expriment à titre personnel.

Notre système de santé mentale est probablement enviable par rapport à celui d’autres pays, et la qualité de la plupart des intervenants dans l’accompagnement psychosocial, leur dépassement, leur investissement, parfois jusqu’à l’épuisement, dans des conditions de travail difficiles, n’est certainement pas à remettre en cause.

Comment se fait-il alors que l’on constate, sur le terrain, des faits qui interpellent et dont cette tragédie n’est peut-être que le résultat logique ? Nous pensons que les contraintes qui ont été imposées au système de santé, et de santé mentale en particulier, empêchent toutes les parties prenantes de jouer efficacement leur rôle et mènent à des dysfonctionnements inquiétants.

Des urgences qui ne sont plus si urgentes

Si l’on considère que la prise en charge en urgence en santé mentale est une étape dans un suivi à long terme qui continuera ensuite dans de meilleures conditions, alors il est sans doute temps de revoir drastiquement cette prise en charge.

Les délais d’attente dans la prise en charge d’un patient la rendent inopérante. Il y a souvent autant d’urgence que dans le cas d’une urgence médicale telle qu’une appendicite. Pourtant, il semble que le degré d’urgence de ce qui touche à l’esprit ne pèse pas aussi lourd…

Les critères d’hospitalisation sont très variés, peu clairs, et semblent parfois aussi simplement (et logiquement) dictés par le nombre de places disponibles. La communication avec les services extérieurs, médecins ou institutions, ainsi qu’avec les proches, reste laborieuse, et dépend souvent de la bonne volonté d’un membre du service ou de la volonté et de la persévérance du soignant ou de la famille qui a envoyé la personne.

Quand le patient n’est pas considéré comme "hospitalisable", il se retrouve en pleine nature, souvent sans aucune aide, parfois en danger. Le médecin ou le service qui a été à l’origine de l’envoi aux urgences n’est pas toujours informé de ce qu’il est advenu de son patient. Parfois, cela remet simplement en route un cycle rue-hospitalisation-rue, sans piste de véritable solution. Outre que l’efficacité du suivi est remise en cause, outre que le patient (ou la société ?) est parfois mis en danger, c’est la motivation de l’ensemble des acteurs qui est minée par cet état de fait.

Des hospitalisations sous contrainte qui posent question

L’hospitalisation sous contrainte est une mesure forte, potentiellement dommageable, et qui ne peut être utilisée à la légère. Il ne faudrait pas pour cela oublier qu’elle est parfois nécessaire à une (re)mise sur les rails d’un suivi adéquat, et qu’à ce titre elle sauve potentiellement aussi des vies.

Sa mise en œuvre sur le terrain est difficile et une re-discussion des critères ainsi qu’une remise à plat de l’interprétation de ceux-ci, avec la participation de toutes les parties prenantes, soignants, intervenants sociaux, patients, familles, ne seraient certainement pas un luxe. Son adéquation aux besoins du patient et de la société dépend en grande partie de la concertation entre la société et l’hôpital : quand cette communication est bancale, c’est le processus qui le devient. Le constat fait pour les urgences s’impose malheureusement ici aussi.

Parfois, faute de temps et de personnel, de places ou de solutions possibles à plus long terme, elle ressemble davantage à un dortoir, sans mise en place d’un travail thérapeutique, social, et sans réel suivi organisé à partir de cette hospitalisation. Les intervenants sur le terrain comme les familles sont de facto laissés sur le côté. La sortie s’apparente alors – à nouveau, a-t-on envie de dire – à une roulette russe pour le patient.

Une offre générale inadaptée ? Engorgée, incapable de répondre dans des délais raisonnables, inaccessible à certains profils

En dehors des urgences psychiatriques, il y a une très grande difficulté, parfois une impossibilité, de prise en charge pour de nombreux patients : manque d’offre et d’adéquation de la prise en charge, délais extrêmement longs et décourageants. Attendre que les personnes prennent rendez-vous, restent dans une salle d’attente, respectent les délais d’attente constitue une présélection à laquelle échappent les patients qui en ont le plus besoin.

Le cadre des consultations psychiatriques et de l’hospitalisation rend inaccessibles ou très difficiles d’accès les soins en santé mentale pour de nombreux patients : ceux-là qui en ont le plus cruellement besoin, ceux-là qui ne se tiennent pas bien dans une salle d’attente, qui sentent mauvais, ou oublient leur rendez-vous, qui n’ont pas les moyens de s’y rendre ou de s’y faire accompagner, ou qui n’ont pas les bons papiers. À quand des soins plus adaptés aux profils plus atypiques ?

Une prévention qui mérite davantage d’attention

Nous ne sommes pas seulement en train de demander plus de moyens pour la santé mentale, et pour la concertation de la santé mentale avec la société, nous demandons aussi une attention beaucoup plus grande pour la prévention en santé mentale, toujours difficile à mettre en œuvre, difficile à mesurer peut-être, à quantifier certainement.

Et pourtant, elle est un aspect essentiel et qui doit engager notre société : les mécanismes d’exclusion, de rejet, de négligence, de maltraitance, à tous niveaux, doivent nous interpeller en ce qu’ils sont générateurs de désordres encore plus grands, plus violents. Les disparités sociales doivent par exemple être combattues avec énergie, car elles participent activement, directement et indirectement à l’émergence des troubles psychologiques et psychiatriques. Ce sont des tas de drames qui ne font pas les gros titres et ne passent même pas dans la rubrique des faits divers que l’on pourrait éviter.

Un sujet qui touche toute la société

Médecins généralistes, infirmiers, psychologues, psychiatres, politiques, intervenants sociaux, patients et leurs proches, tous doivent pouvoir intervenir dans une réflexion multiniveau et en profondeur sur la place de la santé mentale dans notre société. Laisser la réflexion sur la santé mentale dans les seules mains "des psychiatres et des politiques" est un déni d’une réalité complexe. Nous avons besoin d’une vision intégrative, répondant aux besoins de tous les laissés-pour-compte. Veiller sur ces gens qui ne trouvent pas d’aide, et mettre en place des systèmes qui permettent à un maximum de citoyens un maximum d’autonomie, c’est sans doute le premier indicateur du niveau d’humanité d’une société.

Nous misons sur une volonté politique et citoyenne d’investir les moyens financiers et en personnel pour assurer sur le terrain un travail de prévention, de détection, d’accompagnement chez les personnes les plus précarisées. Nous pensons que c’est le meilleur hommage que nous pouvons rendre au policier tué, mais aussi à tous les patients décédés trop tôt par manque de soins adéquats et d’une place dans notre société.