L’accès à la culture et à l’art est devenu compliqué pour les personnes handicapées

Dans l’institution pour laquelle je travaille, je suis devenue la personne de référence pour les démarches administratives visant à exercer notre droit à participer librement à la vie culturelle et artistique. En partie de ce fait, je suis devenue aussi la personne la plus exaspérée et râleuse au monde.

Contribution externe
L’accès à la culture et à l’art est devenu compliqué pour les personnes handicapées

Une carte blanche d’Iseut Thieffry, responsable d’ateliers artistiques dans le champ de la santé mentale au Centre de jour le Pré-Texte

Dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’article 27 prévoit notamment que "toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent".

Pourtant, en Belgique, l’accès à la culture et aux arts devient de plus en plus compliqué pour certaines personnes dont la situation sociale ou économique est précarisée par nos modèles économiques. Les institutions culturelles se plaignent de ne pas être suffisamment soutenues financièrement par les pouvoirs publics et c’est sans doute une réalité. À côté de cela, une pléthore d’administrations publiques et privées se créent et se partagent ces matières, gérant et subventionnant les activités culturelles et les arts, administrant l’accès à la culture et aux arts.

D’un côté, nous assistons à un essor qualitativement remarquable des activités culturelles et artistiques et nos musées gagnent en renommée internationale. D’un autre côté, nous assistons à un appauvrissement détestable de l’exercice de nos droits à prendre part à la vie culturelle de notre communauté.

Dans notre centre de jour, qui accueille des adultes handicapés mentaux avec des maladies mentales associées (double diagnostic), nous avons plusieurs ateliers artistiques où nos résidents réalisent un travail de qualité. Nous avons à cœur de les emmener régulièrement visiter des expositions et des musées. En général, nous sortons avec une bonne dizaine de personnes et deux ou trois accompagnants. Tous les adultes que nous accueillons sont des "bénéficiaires de revenus minimums", tous sont reconnus comme "personnes handicapées" par le service Phare de la Cocof. Pourtant, lorsque nous souhaitons bénéficier de tarifs adaptés (réduits) pour permettre ces sorties culturelles, nous sommes confrontés à différents obstacles administratifs et économiques, qui impliquent généralement une inflation administrative démesurée.

D’interminables démarches

Nous avons dû multiplier toutes sortes de démarches administratives pour avoir accès à des "cartes", toujours différentes, certaines payantes, certaines inaccessibles, pour prouver que nos résidents étaient bien reconnus comme "bénéficiaires de revenus minimums". Via le service Phare de la Cocof, nous avons obtenu des "European Disability Cards" qui leur donnent accès à certaines (mais pas toutes) activités culturelles à tarif réduit. Alors que notre centre de jour est agréé et subventionné par un service francophone, l’accès au dispositif "article 27" leur est refusé depuis des années (pourquoi ?). Pour obtenir les "Museum Pass" délivrés par une association privée subventionnée, nous avons dû passer par un service néerlandophone, le Muntpunt, qui nous a délivré des "Uitpass" ou des "Passpartoe" leur donnant accès au Museum Pass à tarif réduit. Chacune de ces cartes ne donne un accès (souvent partiel) qu’à quelques institutions… un peu comme si, pour vous déplacer en transports publics en ville, vous deviez être titulaire non pas d’une seule carte de transport, mais d’une demi-douzaine…

Lorsque nous voulons réserver des places, nous constatons que ces dispositifs restreignent la diversité des profils des personnes qui peuvent bénéficier des tarifs réduits. Là où, naguère, nous avions les étudiants, les enfants, les personnes handicapées, les demandeurs d’emploi, les seniors, etc., ne comptent plus à présent que les détenteurs du Museum Pass, les "article 2" et les PMR (personnes à mobilité réduite). En matière de handicap d’ailleurs, seules les PMR semblent encore pouvoir bénéficier d’un accueil spécifique ; le Museum Pass n’est ni gratuit ni accessible aisément à tarif réduit ; les "article 27" ne sont toujours pas accessibles à notre public. Enfin, quel que soit le nombre de personnes que nous souhaitons accompagner, la plupart du temps, nous ne pouvons réserver, pour une même institution, que dix places. Et, lorsque nous envisageons de contacter les sites culturels par téléphone, nous sommes renvoyés vers des machines et les sites internet, où nous retombons sur ces difficultés en matière de nombre de places accessibles pour une visite.

Un public très surveillé

Nous préparons une sortie comme s’il s’agissait de demander un visa de séjour : nous emportons une farde comprenant des dossiers individuels pour chacun de nos bénéficiaires, où nous rassemblons tous les documents justificatifs exigés : numéro national, vignette de mutuelle (où se trouve le code "allocataire social"), numéro de reconnaissance du service Phare, European disability card, Uitpass ou Passpartoe, Museum Pass, etc. Contre toute attente, cela ne suffit parfois pas à nous qualifier pour un tarif réduit et nous tombons encore régulièrement sur des lieux où pour une exposition particulière, l’exigence financière dépasse les moyens d’une institution comme la nôtre.

Après avoir été plus ou moins bien accueillis, avoir passé plus ou moins vingt minutes à compter, présenter et scanner (nous-mêmes) nos différents documents, avoir payé nos entrées, nous sommes encore surveillés de très près : effectivement, notre public est composé de personnes qui présentent quelques singularités, ce qui peut à l’occasion stresser des gardiens, même s’ils sont parfois plus nombreux que les toiles exposées et dont la mission se réduit de plus en plus à la préservation de nos avoirs culturels et artistiques.

Continuons à préserver et à protéger notre patrimoine culturel et artistique, mais gardons à l’esprit qu’il s’agit de les préserver pour que toute personne puisse y avoir accès librement et diminuons de manière radicale tous ces dispositifs qui rendent l’accès à l’art et à la culture désespérément élitiste.

Dans notre institution, je suis devenue la personne de référence pour les démarches administratives visant à exercer notre droit à participer librement à la vie culturelle et artistique de notre communauté et aussi, en partie de ce fait, la personne la plus exaspérée et râleuse au monde. Enfant, j’arpentais les musées, un carnet de croquis à la main, je passais la plupart de mes week-ends à m’ouvrir au monde sans jamais devoir montrer patte blanche ni mettre la main au portefeuille. Aujourd’hui, je passe plus de temps à chercher des combines pour accéder aux expositions, à "surveiller" notre public pour rassurer les gardes, qu’à regarder et commenter les œuvres que nous découvrons. Pourtant, nos œuvres sont bien protégées, comme en témoigne la préservation de celles-ci malgré certains actes récents les ciblant pour attirer l’attention du grand public sur l’impasse climatique où nous sommes.

Continuons à préserver et à protéger notre patrimoine culturel et artistique, en privilégiant les vitres et autres dispositifs mécaniques de protection, mais gardons à l’esprit qu’il s’agit de les préserver pour que toute personne puisse y avoir accès librement et diminuons de manière radicale tous ces dispositifs qui rendent l’accès à l’art et à la culture désespérément élitiste.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L’accès à la culture et à l’art : de 1948 à nos jours"