Sachons voir aussi ce qu’il y a de bon dans cette inflation qui nous bouscule

L’inflation actuelle fait mal, mais elle incite à changer comportements et politiques économiques.

Contribution externe
Sachons voir aussi ce qu’il y a de bon dans cette inflation qui nous bouscule
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Une chronique d’Étienne de Callataÿ, économiste (1)

N’est-il pas malheureux que le tabac doive être cher pour que nous fumions moins ? Si nous étions sages, savoir que c’est mauvais pour la santé suffirait. Mais les faits sont là, le prix sait être un puissant aiguillon, à l’exception des biens de première nécessité, dont la demande est dite inélastique au prix. Nous laissons ici de côté le cas particulier de biens de luxe dits de démonstration, qui sont ceux où un prix élevé contribue à leur attractivité.

Si nous changeons notre comportement de consommation quand les prix changent, c’est parce que, quand les prix changent, ils ne le font pas tous dans une même proportion. Si les prix de tous les biens, services et actifs financiers et tous les revenus augmentaient à l’unisson, nous ne nous mettrions pas à consommer moins de certaines choses et davantage d’autres. Sauf à être sujet à un effet dit d’illusion monétaire, ce qui importe dans l’inflation, ce sont les changements de prix relatifs, à savoir quand le prix d’un bien ou d’un service ou un revenu augmente proportionnellement plus vite.

Il est sain que les prix relatifs évoluent. Il faut que ce qui est davantage prisé voie son prix relatif augmenter, pour inciter à en produire plus et que ce soit l’usage générant la plus haute valeur ajoutée qui soit privilégié. Et cela concerne aussi les revenus. Mieux les rémunérer fait partie de la réponse à donner à la pénurie de certains métiers. Le corollaire logique de ceci est, qu’en termes relatifs, les rémunérations des métiers qui ne sont pas en pénurie doivent diminuer. Comme diminuer le montant absolu de certains revenus est délicat, le souhaitable changement dans les salaires relatifs est difficile en période de faible inflation. Aujourd’hui, grâce à l’inflation, qui accentue les changements de prix relatifs, les réallocations entre emplois et employeurs sont facilitées, et c’est bénéfique. Notons d’ailleurs qu’aux États-Unis, en ce moment, ce sont les bas salaires qui augmentent le plus. (2)

Personne ne va se réjouir des difficultés sociales parfois aiguës qui résultent des hausses actuelles des prix de l’énergie et de l’alimentation, et l’inflation actuelle est violente, mais sachons voir aussi ce qu’il y a de bon dans cette inflation qui nous bouscule. L’emballement des factures énergétiques est ce, visiblement, par quoi il a fallu passer pour faire sauter des verrous. Il était interdit de mettre sur le marché locatif des immeubles insalubres, mais pas des passoires énergétiques. Cela change enfin aujourd’hui. Différencier l’indexation des loyers pour pousser soit à la rénovation, soit à la vente à un tiers, qui lui rénovera, était impensable. Cela a changé. Nous allons passer à un monde sans nouveau chauffage au mazout et sans nouvelle voiture thermique. Qui aurait imaginé cela sans l’aide de l’inflation énergétique ?

Que l’inflation puisse se révéler être un mal pour un bien est illustré par un autre domaine, celui de la concurrence. Notre économie est dite capitaliste, basée sur les “principes” de l’économie de marché, au premier rang desquels figure l’exigence de concurrence, mais le monde dans lequel nous vivons est très loin de satisfaire à cette exigence. Ils abondent dans les secteurs, pensons aux géants de la technologie ou, en Belgique, aux télécoms, où nous avons affaire à des acteurs dominants. Or, y a-t-il meilleur antidote à l’inflation qu’une politique de la concurrence beaucoup plus assertive, et plus largement, une meilleure régulation de l’économie, notamment en matière d’urbanisation ? (3)

Volens nolens, les changements de prix sont le prix du changement.

(1) etienne.decallatay@orcadia.eu

(2) Voir Z. Darvas&M. Savona, The sometimes puzzling differences in transatlantic earnings growth, Bruegel, 19 October 2022

(3) Voir L. Summers, Curbing inflation comes first, but we can’t stop there, The Washington Post, 31 October 2022.