Où nous a menés notre maîtrise de la nature ?

Quelle ne fut pas ma stupéfaction en découvrant, au mois d’octobre, la campagne lancée par le Service Public de Wallonie (SPW) Mobilité et Infrastructures pour vanter son travail : "Nature maîtrisée, vies sauvées"!

Contribution externe
CHAUDFONTAINE. AVENUE DES THERMES, DES MAISONS VONT ETRE DEMOLIES SUITE AUX INONDATIONS DE L'ETE 2021 . PHOTO Michel Tonneau.
À Chaudfontaine, des maisons vont être démolies suite aux inondations de l'été 2021. ©MICHEL TONNEAU

Une carte blanche de Patrick Debucquois, Conseiller à Caritas catholica.

Les campagnes menées le long de nos autoroutes par l’agence wallonne pour la sécurité routière me semblent souvent très inspirées.

Quelle ne fut pas ma stupéfaction en découvrant, au mois d’octobre, celle lancée par le Service Public de Wallonie (SPW) Mobilité et Infrastructures pour vanter son travail : "Nature maîtrisée, vies sauvées"!

Je ne conteste bien entendu pas la nécessité de surveiller et, si nécessaire, maîtriser la végétation le long des routes afin d’y assurer la sécurité. Mais le SPW s’est-il interrogé, ne serait-ce qu’une seconde, sur le contenu réel de son message et l’impact qu’il peut avoir, de façon générale, dans l’inconscient collectif ?

Toutes les informations que nous recevons de notre simple observation des faits et des données de la science ne tendent-elles pas à démontrer que la réalité est bien plus nuancée, voire même que la maîtrise à outrance de la nature tue la vie ?

Où nous a menés notre "maîtrise" de la nature après le triomphe du paradigme "naturaliste" occidental, persuadé de la supériorité absolue de l’humain et de sa raison sur la nature et ses passions ?

Ce vieux paradigme, qui considérait que l’usage de la technique doit "nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature", comme l’affirmait Descartes dans le Discours de la méthode, est en effet dépassé, tant il est clair que cette maîtrise nous a menés à une dégradation parfois violente de nos propres conditions de vie.

Comme l’explique Philippe Bihouix dans son ouvrage Le bonheur était pour demain (Seuil 2019), en 40 ans, la terre a perdu la moitié de ses animaux sauvages ; en 30 ans, l’Europe a perdu plus de 400 millions d’oiseaux d’espèces communes ; en 30 ans, en Allemagne, 75 % des insectes volants ont disparu ; et en moins de 30 ans, en France, la population d’oiseaux agricoles a diminué de 30 %.

Plus grave encore, il apparaît qu’à politique inchangée d’ici 2100 ou plus tôt, les régions dans lesquelles vivent actuellement plus de 2 milliards d’humains seront inhabitables en raison de l’augmentation des températures moyennes et de l’humidité.

Est-ce ainsi que nous prétendons "maîtriser" la nature et sauver la vie ?

Le 14 septembre, deux expertes d’Inter-Environnement Wallonie (IEW) alertaient, dans ces colonnes, sur la façon dont la Région wallonne tirait (ou plutôt, ne tirait pas) les leçons des inondations dramatiques qui ont causé 39 décès et touché plus de 100 000 personnes en juillet 2021 : "À force de vouloir contenir les rivières, on avait oublié [leur] dynamique, on l’avait écrasée en construisant dans le lit majeur. La nature a repris ses droits, violemment, subitement".

Dans sa superbe encyclique Laudato si’, le pape François dénonce l’interprétation souvent donnée aux versets de la Genèse selon lesquels l’humain aurait reçu le commandement de "soumettre" la terre, alors qu’il y est aussi affirmé qu’il doit "la cultiver et la garder".

Les inondations de juillet 2021 sont dues à une série de facteurs et avant tout à un phénomène tout à fait exceptionnel en termes de précipitations, probablement dû au changement climatique. Il reste que, comme l’expliquent très judicieusement nos expertes d’IEW, "Les inondations ont été l’occasion d’observer les effets dévastateurs d’une politique de minéralisation des berges de cours d’eau au trajet rectifié de manière artificielle […] Au fil du temps, nos rivières ont été corsetées […] Continuer à agir de la sorte, c’est tourner le dos au processus de l’écosystème 'rivière' et amplifier les effets des dérèglements climatiques. En curant la rivière, on abaisse le niveau de son lit, on élimine les obstacles, et on accélère ainsi l’écoulement de l’eau. Augmenter le débit augmente également le risque d’inondation."

Alors, en Région wallonne, "Nature maîtrisée, vies sauvées" ?

À chacun d’en juger…