"Je dois reconnaître qu’il m’arrive d’être horripilé par les comportements de certains de mes semblables..."

Suis-je donc condamné à vieillir sec comme un cantal oublié dans le fond d’un frigo ?

Contribution externe
Arrêts de bus, passages piétons, sortie des écoles et des grands magasins, cohue à la gare: chacun doit y mettre du sien. Ainés y compris.
Arrêts de bus, passages piétons, sortie des écoles et des grands magasins, cohue à la gare: chacun doit y mettre du sien. Ainés y compris.

Temps de pause. Un texte d’Armand Lequeux, chroniqueur.

J’ignore ce qu’il en est pour vous, mais en ce qui me concerne je dois reconnaître qu’il m’arrive d’être énervé, crispé, voire horripilé, par les comportements de certains de mes semblables. Rassurez-vous, je n’évoquerai ni Trump, ni Bouchez, ni Berlusconi. Je ne viderai pas entièrement mon sac, je me limiterai cette fois à m’épancher sur ma difficulté à tolérer l’ingratitude. Celle des autres évidemment ! Oh, c’est souvent peu de chose ! Un minuscule service rendu ; un renseignement demandé, vite trouvé, vite répondu ; une non-priorité cédée avec le sourire aux automobilistes qui sortent du parking du bout de ma rue et qui se croient prioritaires ; un chariot de courses délicatement poussé sur le côté pour laisser place au panier pressé de la ménagère. Et puis ? Et puis : rien ! Merci, qui ?

Ah, si les gens d’aujourd’hui n’étaient qu’impolis, on pourrait les excuser au nom de l’éducation positive et narcissique qu’ils ont reçue, mais, je vous le dis, ils manquent fondamentalement de reconnaissance et je ne suis pas certain que mon bon cœur nourri depuis sa tendre enfance à l’empathie et au dévouement désintéressé pourra résister longtemps encore à cette épidémie d’ingratitudes à laquelle, figurez-vous, mon SDF lui-même succomba récemment. Fidèle au poste, à l’abri de son refuge préféré, au coin de l’agence bancaire, il amorçait déjà son sourire édenté lorsqu’il s’est figé en voyant mes mains vides et mon regard désolé. Avec cette météo instable, je n’avais pas pris soin de réalimenter mes poches en petite monnaie. L’ingrat s’est détourné de moi. Je prends désormais une rue adjacente.

Je pense aussi à Johnny qui a perdu une jambe dans une vilaine bagarre. Nous étions quelques-uns à prétendre pouvoir soulever l’Everest d’inertie de l’administration pénitentiaire afin qu’il obtienne un fauteuil roulant compatible avec l’accès aux douches. Le sien prenait l’eau comme une vulgaire éponge. Il obtint enfin un fauteuil insubmersible retrouvé dans les insondables réserves d’une lointaine maison d’arrêt. Je lui demandai s’il était satisfait. Il s’est contenté de me demander si je pouvais faire en sorte que son café soit servi plus chaud !

Il y aurait de quoi devenir amer comme picotin, non ? Mais suis-je donc condamné à vieillir sec comme un cantal oublié dans le fond d’un frigo ? Un matin, par bonheur, je me suis réveillé cul par-dessus tête et j’eus honte d’attendre du haut de mon confort bourgeois le merci obséquieux de ces blessés de la vie. Il m’est apparu clairement que l’ingrat n’est pas celui qui omet de remercier, mais celui qui ne voit pas qu’il jouit du privilège inouï de pouvoir donner ! Si je peux rendre un service, c’est parce que je suis en position de pouvoir l’offrir et cette possibilité, je la dois à mes parents, à ma famille, au milieu dans lequel j’ai grandi et à celui qui continue aujourd’hui encore à m’entourer de confort et d’amitiés. Je n’ai que ce que j’ai reçu, merci de pouvoir le donner à mon tour.

Merci qui ? Merci l’ami SDF, je croiserai de nouveau ton chemin. Merci, Johnny, le prochain café, nous le boirons ensemble à la santé de l’administration pénitentiaire qui t’offre royalement 9 mètres carrés à partager avec ton codétenu et un accès à la douche en fauteuil de luxe deux ou trois fois par semaine. Merci qui ? Nous sommes 8 milliards d’êtres humains sur cette planète. D’où vient que nous nous sentons souvent si seuls ? Nous pourrions commencer tout simplement par nous féliciter les uns les autres vivants avant de nous remercier mutuellement de tolérer nos insuffisances, nos maladresses et nos ingratitudes.