Quand je vois les combats que soutient aujourd’hui le monde “progressiste”, je m’interroge…

Mon souhait le plus cher reste que nos sociétés deviennent chaque jour un peu plus des espaces de liberté et d’égalité. Mais je suis de moins en moins sûre que ce soit ce chemin que nous empruntions.

Contribution externe
Crédits: AFP
Crédits: AFP

Une chronique “J’assume !” de Nadia Geerts, essayiste, auteure notamment de “Neutralité ou laïcité ? La Belgique hésite” (Luc Pire), blogueuse et conseillère au Centre Jean Gol.

Je me souviens de mes premières manifestations, lorsque j’étais adolescente, contre le racisme, avec la petite main jaune “Touche pas à mon pote”. Plus tard, je me suis engagée pour la défense de la république, puis en faveur de la laïcité. Et du plus loin que je me souvienne, je suis féministe.

Au cœur de ce parcours, il y a un attachement viscéral à deux principes : la liberté individuelle et l’égalité.

La liberté individuelle, parce que l’individualisme tant décrié ne peut se réduire à une sorte de valorisation de l’égoïsme le plus cynique : c’est d’abord et avant tout la reconnaissance du fait que nous sommes sur Terre pour nous épanouir, nous réaliser, c’est-à-dire autant que possible laisser s’exprimer nos potentialités, “devenir ce que nous sommes”, pour paraphraser Nietzsche, et bien avant lui Pindare. Non, nous ne sommes pas sur Terre pour accomplir un destin, ni pour satisfaire les attentes d’un quelconque clan, d’une quelconque collectivité à laquelle nous “appartiendrions” quoi que nous fassions. Nos sociétés libérales nous offrent, plus que toutes autres, la possibilité de nous émanciper, individuellement (forcément individuellement) de tous les déterminismes sociaux, de tous les enfermements communautaires, de tous les “devoir-être” religieux.

L’égalité, parce que cette liberté individuelle, chacun de nous doit y avoir accès. Quelles que soient ses origines ethniques, sa couleur de peau, son sexe, son orientation sexuelle, sa condition sociale, sa situation socio-économique. Il n’est pas acceptable que quiconque soit enfermé dans une de ces composantes de son identité, assigné à résidence, sous prétexte que ce serait trahir sa “nature” ou l’ordre immuable des choses que de réaliser pleinement ses aspirations individuelles.

À mes yeux, tout ce qui s’inscrit dans la défense de ces deux principes fondamentaux est “progressiste”. Tout ce qui, au contraire, soutient que les individus devraient être fidèles aux exigences de leur soi-disant “nature” (d’homme, de femme, de Blanc, de Noir, …) et n’auraient donc pas accès à une égale liberté est “conservateur”, puisque défend la conservation d’un ordre social immuable, où les possibilités d’émancipation sont réduites, voire inexistantes.

Mais lorsque je vois quels combats soutient aujourd’hui une frange importante du monde dit “progressiste”, je m’interroge. Est-ce progressiste de récuser une traductrice sur base de sa couleur de peau ? D’exclure des individus de réunions publiques sur base de leur sexe ? De se faire le complice des revendications religieuses les plus sexistes ? De tenir certains pour individuellement responsables de ce que leurs ancêtres ont pu commettre, ou d’en considérer d’autres comme éternelles victimes de ce que leurs ancêtres ont pu subir ? De considérer comme sympathiques et intéressantes des traditions qui, si elles étaient défendues par un “mâle blanc de cinquante ans” susciteraient immanquablement notre indignation ? De renoncer à des pans entiers de notre liberté d’expression chèrement conquise par souci de ne choquer aucune minorité ? Ne sont-ce pas là autant de compromissions, voire de capitulations, par rapport à ce double idéal de liberté et d’égalité ?

Et est-ce être “conservateur” que de vouloir préserver les droits et libertés dont les générations précédentes ont permis à la nôtre, et à celles qui nous suivent, de jouir ? Mon souhait le plus cher reste, aujourd’hui comme hier, que nos sociétés deviennent chaque jour un peu plus des espaces de liberté et d’égalité. Mais je suis de moins en moins sûre que ce soit ce chemin que nous empruntions, à force de revendications identitaires qui, si elles portent le faux nez de la liberté individuelle, sont en réalité souvent autant d’enfermements communautaires.

Bruxelles - Siege IPM: Nadia Geerts - militante laïque et auteur belge. Elle s'intéresse en particulier à la problématique du voile islamique et de son port dans le cadre de la laïcité. A Bruxelles le lundi 17 octobre 2022 (JC Guillaume)
Nadia Geerts, auteure notamment de "Neutralité ou laïcité? La Belgique hésite" (Luc Pire). ©JC Guillaume

”J’assume !”, le rendez-vous du mardi midi

Avec” J’assume !”, La Libre propose chaque mardi midi, sur son site, un nouveau rendez-vous d’opinion. Quatre chroniqueurs, venus d’horizons de pensée différents et complémentaires, proposent leurs arguments semaine après semaine sur des questions polémiques et de société.

Vous y retrouverez l’essayiste et militante laïque Nadia Geerts, l’auteur et comédien Ismaël Saidi, l’avocat et directeur général adjoint de l’Institut Thomas More Aymeric de Lamotte, et la chargée de projets dans l’administration publique Margherita Romengo.

Tous s’expriment à titre personnel. Ils ont pour ambition de vivifier un débat impertinent mais de qualité aux côtés des grands entretiens, des opinions, des chroniques et des cartes blanches que La Libre publie au quotidien. Comme pour toutes les opinions, le contenu des textes n’engage que les auteurs et n’appartient pas à la rédaction du journal.