Il faut revoir la Convention du Patrimoine mondial

Des dérives, négligences dans l’état de conservation des sites, motivations mercantiles ou nationalistes et inscriptions contestables nuisent à son crédit.

Contribution externe
Il faut revoir la Convention du Patrimoine mondial

Une carte blanche de Jean-Louis Luxen, secrétaire général honoraire du Conseil international des monuments et sites

Le 16 novembre 1972 a été adoptée la Convention du Patrimoine mondial culturel et naturel de l’Unesco, dont l’idée-force est de transmettre aux générations futures une sélection de sites patrimoniaux de valeur universelle exceptionnelle, placés sous la responsabilité de la communauté internationale. Tous les dix ans, il est procédé à une évaluation de sa mise en œuvre, ce qui est l’occasion de célébrer son grand succès, avec la ratification par 194 pays et l’inscription de 1154 sites culturels et naturels. Des échanges féconds ont permis de rapprocher culture et nature et de forger le concept de “paysage culturel”. De nouvelles catégories ont été reconnues : patrimoine industriel, itinéraires culturels, patrimoine du XXe siècle. La dimension immatérielle a été mise en lumière pour enrichir l’interprétation des sites. Une liaison a été établie avec les questions de soutenabilité du développement et de sauvegarde du milieu naturel, rejoignant le rapport Meadows sur les limites de la croissance, daté aussi de 1972.

Hélas, en 2022, les projets de célébration de l’Unesco ont été compromis. Les travaux du Comité du Patrimoine mondial, organe chargé de la mise en œuvre de la Convention, où siègent, par rotation, 21 pays (dont la Belgique), sont paralysés. Déjà, en 2020 et 2021, la pandémie n’a pas permis la réunion annuelle du Comité, réduite à des échanges par visioconférence. En 2022, le Comité du Patrimoine mondial, placé sous la présidence d’une personnalité russe, devait se réunir à Kazan. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie est venue enrayer le système. Une large majorité d’États-Parties ont refusé de se réunir dans un pays qui trahit les fondements de l’Unesco : la prévention des conflits par le dialogue interculturel et la coopération. La réunion du Comité a été reportée sine die. Il n’est pas certain qu’elle puisse avoir lieu en 2023. Résultat : une célébration en mode mineur s’est tenue en Grèce.

Une compétition entre grands pays

Cette paralysie des travaux vient s’ajouter à d’autres considérations plus fondamentales. Alors que le titre est “Convention pour la protection du patrimoine”, on constate que depuis quelques années cet objectif de “protection” est négligé et que la priorité est accordée à l’inscription de nouveaux sites. Une compétition s’est même installée entre les grands pays quant au nombre de sites inscrits. Les motivations à la base des propositions d’inscription sont souvent mercantiles, liées à la promotion touristique, ou liées à des affirmations identitaires contraires à l’esprit même de la Convention. De son côté, l’état de conservation des sites déjà inscrits laisse trop souvent à désirer, comme le mettent en lumière les rapports périodiques présentés par chaque région du monde. Pour faire prévaloir ces motivations, lors des travaux du Comité, des diplomates remplacent les experts et les professionnels de la conservation, accentuant la politisation des travaux. Les membres du Comité sont juges et parties puisqu’ils peuvent proposer l’inscription d’un site national pendant leur mandat.

Il est fréquent d’assister à des arrangements pour le soutien réciproque de propositions d’inscription controversées. Le Comité doit en effet statuer sur base de rapports scientifiques présentés par les organes consultatifs que sont l’Icomos, Conseil international des monuments et sites, l’UICN, Union internationale pour la conservation de la nature, et l’Iccrom, centre de formation basé à Rome. Lors des deux derniers Comités, en plus des 20 sites dont l’inscription était recommandée, 14 sites supplémentaires ont été inscrits qui faisaient l’objet d’objections de la part des organes consultatifs par défaut de répondre à l’exigence de “valeur universelle exceptionnelle” ou aux critères de la Convention (1). Ou bien encore, des États-Parties montent un dossier d’inscription en série de plusieurs sites : jardins, villes d’eau, forêts primaires… Cette approche, basée sur une coopération entre pays, est bien accueillie mais elle inclut souvent des sites de moindre valeur.

Ces dérives, négligences dans l’état de conservation, motivations mercantiles ou nationalistes, inscriptions contestables, nuisent au crédit de la Liste du Patrimoine mondial. À un tel point que le Japon s’abstient de proposer l’inscription des temples d’Izé, ses plus hauts lieux patrimoniaux !

Pour une évaluation approfondie

Des développements récents peuvent être considérés comme une nouvelle menace. Plusieurs propositions d’inscription portent sur des “sites de mémoire” sensibles. Tantôt ils sont associés à des conflits armés : champs de bataille, cimetières militaires ou plages de débarquement. Tantôt ils portent témoignage de violation de droits humains, esclavage, dictatures, discriminations envers des peuples autochtones. Beaucoup considèrent que de tels sites ne rentrent pas dans le cadre de la Convention. Néanmoins, le Comité a mis en place un “Groupe de travail à composition illimitée” qui, le 28 juin dernier, a recommandé la levée du moratoire décidé en 2018 et a autorisé l’examen de plusieurs sites controversés. Le Groupe de travail a délibérément ignoré les rapports du Centre du Patrimoine mondial, chargé du secrétariat de la Convention, et des organes consultatifs (2) (3). Probablement conviendrait-il d’inscrire de tels sites dans d’autres programmes, voire d’élaborer un nouvel instrument juridique, tout comme la Convention du Patrimoine oral et immatériel de 2003 l’a été pour organiser la reconnaissance du patrimoine immatériel qui n’entrait pas dans les catégories juridiques territoriales de la Convention de 1972.

La célébration discrète de ce 50e anniversaire devrait être accompagnée d’une évaluation approfondie des acquis et des dérives de la mise en œuvre de la Convention. Un tel examen répondrait aux demandes répétées des milieux académiques et des représentants des associations de sauvegarde de la société civile. Les hautes autorités de l’Unesco en sont bien conscientes. Espérons qu’elles puissent surmonter les difficultés actuelles pour rendre à la Convention la force d’affirmation de valeurs universelles et faire prévaloir la sauvegarde d’un patrimoine mondial culturel et naturel trop souvent menacé.

(1) 44 COM (2020&2021) (2) Final Report of the Expert meeting on sites associated with recent conflicts (Dec 2019) (3) Icomos Discussion paper on sites with memories of recent conflicts (Feb 2020)