Les émeutes de dimanche à Bruxelles racontées par un policier : “Je suis révolté et je veux le crier au monde entier”

Trois jours après les émeutes qui ont éclaté dans le centre de Bruxelles lors du match des Diables rouges contre le Maroc, un policier raconte comment il a vécu cette journée. “Certains ont sauté sur l’occasion pour insulter les forces de l’ordre de racistes, de provocatrices, de violentes, d’incompétentes…”, déplore-t-il, meurtri.

Contribution externe
Les émeutes de dimanche n'ont rien à voir avec le football
©BELGA

Dimanche 27 novembre 2022, en fin de matinée, début de service pour de nombreux policiers belges. Aujourd’hui, ils sont requis afin d’assurer le service d’ordre à Bruxelles dans le cadre du match de football opposant le Maroc à la Belgique.

Serrés à neuf policiers dans une camionnette, la première section du peloton Tango se dirige vers le premier point de rendez-vous. Chacun vaque à ses occupations. Raphaël lit un livre. Adèle se laisse bercer par le remous de la circulation tandis que Nathan parcourt le fil d’actualité de ses réseaux sociaux. Il cherche des informations sur le match à venir. Il espère intérieurement que, quelle que soit l’issue de la confrontation sportive, chaque équipe de supporters saura se comporter dans le respect… Ça y est ! Nathan le voit à son écran : le coup d’envoi est sifflé, le match a commencé. “Plus qu’à attendre le résultat et à suivre la réaction des supporters en fin de match”, se dit-il. La camionnette se stationne à bonne distance des événements du centre-ville.

En continuant de scroller, Nathan est songeur. Il s’est engagé au sein de la police car il avait l’envie de défendre son prochain. Il avait l’envie de protéger les biens de la société et les valeurs de la démocratie. Il se sentait prêt à essayer de résoudre l’insolvable et à réparer l’irréparable. Mais Nathan est coupé court dans ses pensées. Il entend à sa radio que des heurts ont éclaté dans un quartier proche du centre : “des supporters tirent des fusées d’artifice et lancent des pétards sur les passants”.

La seconde d’après, toutes sirènes hurlantes, la camionnette de police file dans la circulation. À son bord, c’est le branle-bas. Chacun enfile ses éléments de protection : aux jambes, aux bras, au torse… Chacun se munit également de son matériel : un casque, un bouclier et une matraque. Alors que le match a à peine débuté, la camionnette de police passe à proximité de la gare du midi. Elle n’échappe pas aux tirs de fusées, aux lancers de pétards, aux insultes et aux crachats. Mais rien n’y fait, le véhicule poursuit sa route, concentré sur sa mission.

Arrivée à destination, la section débarque du véhicule et se positionne sur une artère centrale de la capitale. Sa mission : éviter de trop gros mouvements de foule en gardant les supporters hors de l’hypercentre, alors bondé. Intention plus que louable au regard des événements tragiques survenus il y a un mois à Séoul. Mais cela n’est pas au goût de tout le monde. Certains sautent sur l’occasion pour insulter les forces de l’ordre de racistes, de provocatrices, de violentes, d’incompétentes… Et viennent alors les juristes de rue. Ils scandent avec ferveur que l’action de maintien de l’ordre de la police est illégale, que c’est anticonstitutionnel et que cela va à l’encontre des droits humains.

Nathan a envie de répondre. Il veut leur dire qu’il n’est rien de ce dont on l’accuse. Il se remet en question. Il veut leur dire qu’il a toujours été respectueux de la population, qu’il agit constamment dans le cadre strict des bases légales, à la virgule près. Lui qui est toujours soucieux d’effectuer son travail avec rigueur et même un sourire. Mais Nathan ne rétorque rien. “Ces gens-là ne sont pas là pour le match”, se dit-il. “Ou du moins, pas le match de football”. Répondre ne serait que rajouter de l’huile sur le feu de leur haine. Déjà, quelques projectiles sont jetés sur les policiers qui s’en protègent à l’aide de leurs boucliers. Des bouteilles en verre, des déchets ou d’autres objets qui joncheraient le sol.

Soudain, des ordres tombent. “Casque sur la tête pour tout le monde”, crie le chef de section. Nathan ne sait pas ce qu’il se passe mais il obéit. Il apprendra plus tard qu’une journaliste a été blessée au visage par des feux d’artifice. Tout s’emballe alors : jet de pierre, tir de feux d’artifice sur les policiers, pétards, insultes, gestes provocateurs et insultants, moteurs au rupteur etc. Le match s’est achevé mais ne fait que commencer pour la police. En effet, des attroupements se créent et commencent à casser du mobilier urbain. Après plusieurs avertissements, la foule ne se disperse pas et les infractions continuent de se multiplier.

Alors sont mises en place des opérations de dispersion : canon à eau, fumigènes, charges, barrages… L’émeute bat son plein : incendies volontaires, lancer d’essence sur les policiers, caillassage d’une ambulance. De loin, la scène en est presque artistique. Le long boulevard illuminé de ses décorations de Noël ainsi que par des feux d’artifice tirés horizontalement.

Après quelques heures, les esprits se calment et le déferlement de haine s’arrête. Nathan croyait qu’il serait heureux de la fin de l’émeute. Mais la joie n’est pas l’émotion qui l’habite. Nathan est triste. Triste de voir l’état de Bruxelles, sa ville. Nathan embarque à bord de sa camionnette et se laisse transporter à travers le carnage. Il ne pense plus à rien, éreinté physiquement mais aussi fatigué d’essayer de comprendre ce qui justifiait cet élan de violence. Nathan remet ses réflexions au lendemain.

Cependant, le lendemain, au saut du lit, quelle ne fut pas la surprise de Nathan en parcourant les réseaux sociaux et certains médias. Les policiers auraient provoqué la confrontation. La police aurait créé des conditions favorables à l’émeute en présentant un dispositif policier répressif. La police aurait délibérément créé le chaos ?

Quel comble pour Nathan ! Lui qui n’a répondu à aucune provocation, lui qui n’a donné aucun coup, lui qui n’a rien cassé (au contraire), il est maintenant désigné comme responsable. Nathan est révolté ! Il a envie de le crier au monde entier. Il veut expliquer comment les choses se sont passées. Il veut expliquer le nombre d’agressions verbales et physiques qu’il a subies ce dimanche 27. Mais il ne peut pas le faire, Nathan est tenu par un devoir de réserve et, une fois de plus, Nathan va respecter la loi.

Dépassé, Nathan ferme les articles de presse et clique sur un mail dans ses notifications : “Changement d’horaire”. Effaré, Nathan lit les lignes suivantes : “Cher(e) s collègues, ci-dessous, veuillez prendre connaissance de votre participation au service d’ordre de jeudi pour le match Maroc-Canada”. Nathan reste une minute devant le mail, interloqué. Nathan sera présent jeudi. Car c’est son devoir envers le peuple belge. Mais Nathan est condamné.

Condamné à être la victime dans la rue.

Condamné à être le coupable aux yeux du grand public.

Condamné à mettre sa vie en péril.

Condamné à subir.

Condamné à se taire (ou presque).