Il se pourrait que le Qatar se morde les doigts d’avoir organisé la Coupe du monde de football

Le monde entier connaît désormais le régime autocratique inhumain du Qatar. Jamais on n’aura disposé d’une caisse de résonance aussi gigantesque et aussi puissante pour dénoncer l’infâme. Désormais, le rendez-vous quadriennal sera l’occasion de faire le point sur l’état du monde.

Contribution externe
FILE - Soccer fans watch the World Cup Group C soccer match between Argentina and Saudi Arabia on a large screen, at a fan zone in Dubai, United Arab Emirates on Nov. 22, 2022. For a brief moment after Saudi Arabia's Salem Aldawsari fired a soccer ball from just inside the penalty box into the back of the net to seal a win against Argentina, Arabs across the divided Middle East found something to celebrate. (AP Photo/Hussein Malla, File)
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Une opinion de Jean-Pol Baras, auteur, ancien délégué des gouvernements de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Wallonie à Paris

C’est le 2 décembre 2010 que le Qatar fut désigné officiellement pour organiser la Coupe du monde de Football en 2022. Dans les mois qui suivirent, on comprit très vite que la température du pays ne correspondait pas aux conditions atmosphériques élémentaires pour que pareille compétition puisse avoir lieu en juillet.

Chacun prit sa part de corrections. La Fédération internationale de football (FIFA) déplaça le tournoi en novembre/décembre bien que sachant les joueurs au faîte de leur engagement compétitif avec leur club et donc sans véritable phase de repos préalable. Quant à l’État qatari, qui ne sait plus quoi faire de son argent, il promit de diffuser à grande échelle de l’air conditionné dans tous les stades qu’il allait construire en vue de ce grand événement planétaire.

Les étonnements amers voire les indignations ne furent pas légion.

Au fil des mois, on apprenait de temps en temps que des ouvriers migrants, venus d’Asie pour construire les stades, perdaient la vie sur les chantiers, anéantis par la chaleur, les cadences infernales, les horaires excessifs, le tout pour un salaire dérisoire.

Peu de voix s’élevèrent contre cette exploitation éhontée.

Onze années plus tard, tandis qu’approchait le rendez-vous, de beaux esprits se réveillèrent et lancèrent l’idée d’un boycott. Le projet enflait au fur et à mesure que le compte à rebours s’égrenait. C’était faire abstraction de deux paramètres essentiels.

D’une part, les joueurs s’étaient physiquement et surtout mentalement préparés pour cette échéance, si capitale dans une carrière. Les empêcher d’aller en découdre était une façon peu amène de les pénaliser. D’autre part, l’événement allant être médiatisé à outrance, dès que le premier match serait entamé, plus rien d’autre que les rythmes des marquoirs ne compterait. Cela se vérifie : les audiences télévisuelles battent partout des records.

Le Qatar a eu ce qu’il voulait : le voici grâce au football sous les feux des rampes internationales. Tout petit, le voici parmi les grands. Oui mais voilà : cette notoriété se transforme en boomerang. Soudain, le vent de la contestation s’est mis à souffler : les équipes, leur staff, leurs dirigeants, parlent aux micros des médias et dans les conférences de presse d’avant et d’après match.

On dénonce les discriminations insupportables vis-à-vis des homosexuels dont certains croupissent dans des geôles ; on condamne la manière dont les femmes sont considérées dans la société ; on crie à l’égalité, à l’amour, à la liberté de vivre pleinement sa vie. Non seulement on parle mais on accomplit des gestes : on se bâillonne la bouche au moment de la photographie officielle ; on pose un genou par terre avant le coup de sifflet annonçant la mise en jeu… On porte des brassards. Celui-ci est interdit ? Qu’à cela ne tienne, on va en imprimer un autre.

Mieux : si une très forte majorité de chefs d’État et de gouvernement ne s’est pas rendue à la cérémonie d’ouverture, des ministres se déplacent pour assister à une rencontre qui concerne leur pays, et se font photographier, porteurs d’un slogan, assis à côté du président de la FIFA, tout entier dévoué aux chefs du Qatar où il réside plusieurs mois par an.

Et puis, tous ces actes apportent une preuve que l’Histoire a maintes fois démontrée dans ses soubresauts : il est vain, pour un pouvoir, d’interdire la liberté d’expression.

Le monde entier connaît désormais le régime autocratique inhumain du Qatar. Jamais on n’aura disposé d’une caisse de résonance aussi gigantesque et aussi puissante pour dénoncer l’infâme.

Il se pourrait bien qu’à l’heure du bilan, l’Émir et ses affidés se mordent les doigts pour avoir désiré organiser la plus grande manifestation sportive du monde.

Il est même possible que leur mégalomanie aura déclenché une pratique en faveur des droits de l’Homme. Désormais, le rendez-vous quadriennal sera l’occasion de faire le point sur l’état du monde.