Le courage est un saut dans l’inconnu et dans la solitude

Sous la coupole de l’Académie française, l’écrivain François Sureau esquissa jeudi un beau et actuel portrait de la vertu de courage.

Dimanche soir, un incendie s'est déclaré à Bavière.
©Steph-pictures

Il y eut au XIXe un riche avocat français, Jean-Baptiste de Montyon qui, la mort approchant, fit don de sa fortune aux déshérités et à l’Académie française. À charge pour celle-ci, écrivit-il, de prononcer chaque année “un discours qui contiendra l’éloge d’un acte de vertu”.

Les vertus sont une chose étrange. Le mot est commun, mais rarement évoqué. Dans les discours, au lendemain des attentats par exemple, leur invocation fut remplacée par la notion abstraite et relative de “valeurs”. Et dans la vie quotidienne ou professionnelle, ce sont les “procédures” un peu froides et un tantinet impersonnelles qui ont étendu leur règne. Les vertus, au contraire, sont une juste mesure qui se joue au quotidien ; elles sont un pli à prendre, au jour le jour.

Ce jeudi premier décembre, sous la coupole de l’Académie, c’est l’écrivain François Sureau qui se colla à l’exercice imposé par Montyon. Peu doué pour l’abstraction (c’est lui qui le dit), il prit appui sur quatre destins pour approcher la vertu de courage.

Ce qui frappe dans le courage, note d’emblée Sureau, c’est la grande solitude qu’elle implique. “J’en connais peu d’exemples aussi frappants que celui de Thomas More”, emprisonné et abandonné des siens à la Tour de Londres pour s’être opposé à Henry VIII. Il restera seul jusqu’au bout, terrifié par la mort annoncée. Seul son humour ne l’abandonnera pas, “et l’on sait qu’en montant à l’échafaud il demandera l’aide du lieutenant de la Tour en ces termes :Merci de m’aider à monter. Pour la descente, je me débrouillerai tout seul.’”

Le courage, c’est aussi celui du politicien Auguste Scheurer-Kestner. Avant beaucoup, c’est lui qui prit conscience de ce qui était en jeu dans l’Affaire Dreyfus. C’est aussi André Gide qui partit “chez les Soviets, animé par l’espoir d’y découvrir la fabrique de l’homme nouveau” et qui, malgré son entourage communiste, reconnut son désarroi devant l’URSS. Si Gide “a oublié là son intérêt, il ne s’était pas oublié lui-même”, souligne François Sureau. “Une étape plus loin, sur ce chemin, nous rencontrons le courage [du philosophe] Jean Cavaillès, tout entier fondé sur l’oubli de soi”. Cavaillès mourra résistant et anonyme. “C’est à la Libération qu’on bute sur son cadavre, en découvrant qu’il a été exécuté en janvier 1944 dans le Pas-de-Calais, devenant pour jamais ‘l’inconnu n° 5’du cimetière d’Arras. Sur cet effacement les plus grands contemporains ont médité, comme Aron qui disait : 'Il aurait pu servir davantage, il n’aurait pu valoir davantage.’”

J’essaye d’imaginer ces quatre hommes au moment de la décision qui va engager leur vie, poursuit l’Académicien. Je me représente le décor de ces moments insaisissables […]. J’essaye de voir Thomas More dans la Tour, corbeaux à sa fenêtre, si loin de son jardin de Chelsea où l’on abordait en barque ; Scheurer-Kestner saisi par le doute, puis par la certitude, dans un Paris de suie, de danseuses et de velours frappé ; Gide revenant 'au Vaneau' [son domicile], hanté par le souvenir d’une immense imposture ; Cavaillès, officier battu, ôtant l’uniforme de la défaite pour reprendre la route qui devait le conduire à la mort.”

Ces destinées nous donnent d’abord un avertissement, souligne Sureau. “Se fier exclusivement aux pensées des autres, suivre le courant de l’opinion, se laisser impressionner par les forces antagonistes, se préférer enfin, et sacrifier l’essentiel au désir d’être vu” suffit à voir le courage s’évaporer “comme une buée sur une vitre”. Mais ces quatre héros, comme ceux qui ont suivi leurs traces dans le fracas des attentats que remémore le procès qui vient, obligent à nous demander ce qui fit leur force. Sans doute une âme librement et patiemment “inclinée vers le bien”, et prête à se donner quand vient l’heure d’un grand choix.

Au départ de ces aventures, conclut néanmoins l’écrivain, il y a la solitude, l’obscurité, l’impossibilité de prévoir les conséquences pour soi et pour les autres. Le courage est un saut dans l’inconnu, fait à la lumière incertaine d’une lanterne sourde. Il n’y a plus de prophètes, plus de dogmes, plus de panneaux indicateurs, seulement l’exemple de ceux qui nous ont précédés sur un chemin qui n’en finit pas, dans une pérégrination où s’exprime le meilleur de nous-mêmes.”

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