Oublions Amazon et lisons Tolkien

À l’opposé de la démesure du show et de la logique de l’immédiateté vendus par Amazon dans sa série inspirée de Tolkien, l’œuvre de ce dernier nous appelle à renverser la logique des puissants.

Contribution externe
The Lord of the Rings: The Rings of Power (2022 )
©Photo News

Une opinion de Guillaume Dos Santos, coordinateur du think tank “Forum Logia”.

Il semble à présent évident que la série The Rings of Power, diffusée sur Prime Video en septembre et octobre n’a pas tenu toutes ses promesses. La débauche de moyens mis en œuvre par Amazon – 465 millions de dollars, soit la série la plus chère de l’histoire – et le déluge d’actions et d’effets spéciaux visant à faire de cette série un grand spectacle n’ont hélas plus grand-chose à voir avec la beauté grave et sobre des récits tolkieniens. La mise en exergue des grands thèmes qui traversent l’œuvre de Tolkien est incompatible avec un business model répondant à l’injonction du tout, tout de suite de l’époque en offrant un divertissement facile mais tellement éphémère.

Soyons de bon compte : Amazon parachève un processus bien entamé. La première trilogie de Peter Jackson, de qualité incontestable, et l’adaptation en trois volets du Hobbit, bien plus calamiteuse, avaient déjà largement contribué à transformer la Terre du Milieu en marque commerciale.

Contre l’esprit de rouages et de métal

Or les écrits de Tolkien sont autre chose qu’un simple divertissement. Ils proposent à qui se donne le temps de s’y plonger un récit puissant et générateur de sens pour notre époque. Face à l’entreprise de marchandisation dont ils font l’objet, les grands thèmes qui les traversent – la mortalité, la chute, la technique… – peuvent continuer à arrêter notre attention et nous bouleverser. Peut-être ont-ils acquis une pertinence plus grande encore du fait de leur mise en boîte par Amazon, qui incarne beaucoup de ce que Tolkien abhorrait en son temps.

Des prairies de Comté aux lisières de Vertbois-le-Grand, des pinèdes de l’Ithilien aux forêts d’or de Lorien, en passant par les ombres pesantes de Fangorn, l’œuvre de Tolkien est avant tout une célébration de la nature et des “choses qui poussent”. À en croire Vincent Ferré (1), le véritable héros du Seigneur des Anneaux n’est peut-être pas Frodon ni Aragorn mais bien Sam Gamegie, l’ami fidèle et humble jardinier, qui se voit confier la mission de veiller à la renaissance d’une Nature meurtrie. À travers des figures telles que Tom Bombadil ou les Ents, l’importance des lieux et paysages dans la narration, mais également le souci des protagonistes de préserver la beauté de leur monde, Tolkien “élève le végétal au rang de héros”. Et lorsque Sylvebarbe confie, dans Les Deux Tours, “n’être du côté de personne, parce que personne n’est du [sien]”, peut-être énonce-t-il en d’autres mots cette préoccupation de Tolkien pour les arbres et les plantes, lui qui affirmait : “Tout arbre a son ennemi, peu d’entre eux ont un défenseur” (2). Le genre de la fantasy constitue ainsi une voie royale pour célébrer avec nostalgie la beauté d’un monde perdu, une beauté blessée de façon irréversible.

Car les écrits de Tolkien constituent aussi une mise en garde sérieuse envers la raison instrumentale qui sous-tend la technique, le pouvoir qu’elle confère et son potentiel de destruction. Cet “esprit de rouages et de métal” qui, à l’instar de Saroumane, anime souvent nos contemporains, ne prend en considération les autres êtres que dans la mesure où ils lui servent. Le risque est grand pour celui qui entend faire le bien et dispose du pouvoir que lui confère la technique, de céder à la tentation d’imposer ses propres desseins par la force.

Ce désir de domination est incarné par l’Anneau Unique, cet objet magique vecteur de toutes les tentations ; il symbolise “la machine qui nous aliène, nous capture, nous séduit” (3). Il finit toujours par enfermer son porteur dans un rapport de dépendance indépassable, dont nous autres, asservis à nos écrans, nos voitures et nos énergies fossiles, avons une certaine expérience.

Et si nous suivions l’art elfique ?

Le mal est aussi, chez Tolkien, une hubris qui vise l’affranchissement des limites posées par le réel, dont notre condition de mortels. Les Anneaux de pouvoir répondent à ce désir que nous avons d’outrepasser notre finitude et apparaissent comme une promesse de facilité. “Le mobile essentiel de la magie […] est l’immédiateté : la vitesse, la réduction du travail, et la réduction au minimum […] du fossé entre l’idée ou le désir, et le résultat ou l’effet” (4). Où l’on retrouve ce goût de l’immédiateté mise au service de nos désirs qui caractérise Amazon, mais surtout l’ambition prométhéenne de toute technique. Or, souligne Vincent Ferré, “dans le cas de l’Anneau, la séduction du pouvoir est paradoxale, puisque l’hybris, le désir de vaincre les limites – et donc la mort, ultime limite – mène à elle, fatalement” (5). Car tôt ou tard, son porteur est dévoré par son pouvoir.

Tout autre est l’Art pratiqué par les Elfes ; une magie qui ne contraint ni ne violente, mais célèbre le beau qui réside en toute chose. Parmi les anneaux, les Sept qui furent octroyés aux Nains exacerbent leur avidité, les Neuf confèrent aux Humains pouvoir et domination. Mais les Trois, demeurés à l’écart de toute souillure, sont porteurs d’une magie différente : profondément liés au monde qu’ils ont vocation à soigner, ils symbolisent l’Air, le Feu et l’Eau, et confèrent respectivement la faculté de préserver le monde, de raviver l’espoir et d’apporter la guérison. Trois propriétés qui consonent étrangement avec la définition que donne Joan Tronto de la pratique du care (le soin ou la sollicitude) : “une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde” (6).

Et s’il y avait là quelque enseignement pour nous qui, comme les Elfes, sommes confrontés à la vulnérabilité du monde et à sa lente dégradation ? Pour que notre planète ne devienne pas le Mordor, peut-être notre rapport au monde est-il appelé à muer en quelque chose qui serait de l’ordre du soin et se rapprocherait d’un “art elfique”.

L’histoire de la Terre du Milieu est celle d’une longue défaite contre le mal d’où, par une grâce providentielle, il sortira un Bien plus grand. Face aux meurtrissures que subit notre monde, il faut nous rappeler que le mal est transitoire et que toute déchéance trouve en fin de compte une rédemption. L’hubris d’Amazon, d’Elon Musk ou des Poutine, Bolsonaro et autres émirs du Qatar, “cet esprit de rouages et de métal” qui anime les puissants, trouvera sa fin dans un renversement ultime que nous ne pouvons voir mais pour lequel nous sommes déjà appelés à œuvrer.

À l’opposé de la démesure du show vendu par Amazon, voilà l’espérance que Tolkien, inspiré par sa foi, cherche à nous transmettre ; un “espoir de fou”, un “espoir au-delà de tout espoir”, qui fait sens dans un monde qui s’effondre. Bref, oubliez Amazon, et (re) lisez Tolkien.

Références

(1) Ferré, V., “Le héros jardinier”, in Philosophie Magazine, Hors-série “Le Seigneur des Anneaux”, Été 2022.

(2) Tolkien J.R.R., Lettres, Paris, Christian Bourgois, 2005, p. 450, lettre n° 241 du 8-9 septembre 1962 à Jane Neave.

(3) Spadaro, E., “La guerre contre les machines”, in Philosophie Magazine, Hors-Série “Le Seigneur des Anneaux”, Été 2022.

(4) Tolkien, J.R.R., Lettres

(5) Ferré, V., Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu, Christian Bourgois éditeur, 2001, p. 40.

(6) Tronto, J., Un monde vulnérable – pour une politique du care, La Découverte, 2009.