”Le jour où je fus invité à un tournoi de cartes de charité…”

Nous sommes un quatuor, nous nous connaissons par cœur, et observons la vie se glisser entre nos cartes.

Contribution externe
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Une chronique de Patricia de Prelle, autrice de Passeport pour le Monde aux éditions Soliflor.

Nous sommes un quatuor installé autour d’une table depuis tant d’années. Quatre à nous retrouver avec plaisir. Vieillissant ensemble, les quatre peuvent ainsi s’adonner à la seule passion qui leur demeure encore accessible. Comme dans toute passion, par moments, la coupe déborde et la rupture se profile. Le langage, de policé qu’il fut, dégénère en prise de bec.

Pourtant de manière générale, chacune conserve ses bonnes manières. Bonne joueuse, la bridgeuse préfère se saisir du paquet et battre les cartes plutôt que sa partenaire.

Cette tournante n’en porte que le nom, car elle se tient toujours dans le même salon avec les mêmes partenaires, le même repas et les mêmes dialogues.

Ne tournent que nos têtes en voyant blanchir les cheveux de l’une et brunir les dents de l’autre. On se forcera, néanmoins, à endurer ces désagréments, ces tics et ces infirmités avec une courtoisie de bon aloi. Chacune n’en pense pas moins, mais morte ou pas, ne mouftera pas. Le taux appliqué, de dix centimes, n’a jamais été revu et malgré cela, renflouer la cagnotte est une contribution aussi pénible que l’extraction d’une dent.

Autre scénario, ajoutons une table à la précédente, car à huit, la partie sera plus excitante. Nous voilà, toutes à la joie de nous revoir. À huit, les cœurs peuvent s’épancher et les piques se balancer sans rancune.

Pourtant, à peine assises, le constat est sans appel. Avec horreur, je remarque que le fanon de l’une ne cesse de s’alourdir, les oreilles de l’autre de s’allonger et mon cerveau de rétrécir. Qu’à cela ne tienne, les parties s’enchaînent dans la joie et la bonne humeur.

Restez néanmoins vigilante si l’on vous dit que vous avez rajeuni. Sur ce coup-là, vous pouvez être sûre d’avoir pris un coup de vieux.

Ayant au fil des années et de professeurs rétribués fait quelque progrès, vous serez invités à un tournoi mondain dit amical.

Soyez sur vos gardes, car s’y rendre peut s’avérer dangereux. Suivant le partenaire qui vous sera imposé, vous passerez des bons ou de très mauvais moments.

Comme nous sommes toujours en très bonne compagnie, les conventions sont respectées. Vous ferez devant mauvaise fortune bon cœur et, quelle que soit l’enchère, vous répondrez avec grâce alors que, clairement, vos conventions ne sont pas identiques, sont incomprises ou inconnues. À force de malentendus, votre bonne humeur proverbiale décline tout comme le jour qui baisse. La fin du tournoi vous laissera au mieux auréolée, malheureusement que sous les bras, au pire exsangue de toute substance.

Chacune sera là à vous répéter à l’envi que tout ceci n’est qu’un jeu, que la priorité est donnée à l’amusement et à la joie de se revoir.

Mais qui sont donc ces gens à vous débiter de telles sornettes? Un tournoi reste une joute où, bien que les armes soient émoussées, la victoire revient au meilleur et les derniers seront éliminés, méconnus et ignorés afin de leur éviter une honte publique.

Toujours dans ce passé pas si lointain, vient le jour des tournois de charité. Vous saurez ce jour-là que vous entrez de plain-pied dans la vieillesse.

Vous vous rendrez, après versement, avec votre partenaire favori, dans une salle louée ou prêtée pour la bonne cause. Cette salle vous distillera un froid glacé et une odeur de renfermé. Mais peu importe, vous êtes là pour vous dévouer et non pour prendre du bon temps.

Comme vous êtes en terrain moins connu, votre présence se fera discrète. Vous aurez ainsi tout le loisir de détailler les généreux participants d’une œuvre charitable dont, jusqu’à présent, ils ignoraient l’existence.

Après avoir fait un tour de piste autour des multiples prix proposés aux futurs gagnants et accepté un verre de jus, vous prendrez place à votre table. Vous serez nord ou sud, est ou ouest et mieux vaut ne pas changer d’alizé au risque de déclencher un tsunami.

En effet, ici la compétition est sérieuse, l’ambiance plombée et pour un rien, il sera fait appel à l’arbitre.

Mais, vous, vous continuez à chaque nouvelle partie, de scruter vos nouveaux adversaires en toute franchise. Ici se regroupe ce que la vieillesse a de plus tragique : la petite replète sanglée à la taille, la femme forte à la croupe généreuse, la maigrichonne aux salières saillantes et le cacochyme à la peau des mains piquée de fleurs mauves.

Pour peu réjouissant que soit ce spectacle, les joueurs, veufs ou veuves pour la plupart, sont heureux d’être entre eux.

Il est vrai que la tête reste leur meilleur allié et que la pratique quotidienne de cette discipline entraîne leur cerveau à toujours plus de réflexion.

À la mi-temps, le goûter est offert par les bénévoles organisatrices, trop heureuses de gaver leurs semblables, toujours pour la bonne cause.

S’y engloutissent des monceaux de tartes faites maison, des pyramides de gâteaux au chocolat trop cuits et des plateaux de sandwiches fourrés avec parcimonie.

Mais le clou sera la proclamation du tournoi, où toute retenue remisée, la bousculade sera générale. Les premiers prix prendront une mine étonnée et leurs prix dans les bras accepteront les félicitations du jury et du peuple. Arrivé à la moyenne de cinquante pour cent, un grand silence se fera et les non-nominés auront beaucoup de mal à se remettre de leur échec.

Le tournoi terminé, chacun s’en retourne chez soi, certaines pour se retrouver face à la solitude et d’autres pour rejoindre un vieux compagnon. Les plus acharnées prendront plaisir à décortiquer toutes les donnes jouées ou non afin peut-être d’y débusquer un valet de cœur.