Le techno-féodalisme des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ont concurrencé les médias traditionnels et bouleversé la discussion publique, ses règles et ses habitudes. Il est cependant possible de retrouver un équilibre et de redéfinir les termes du dialogue.

Contribution externe
Le techno-féodalisme des réseaux sociaux

Une opinion de Louis Ledonne, ingénieur, auteur, membre du mouvement Renew Belgium

Dans l’espace médiatique contemporain, les clameurs de l’arène semblent recouvrir les discussions de l’agora. La dérégulation de cet espace et ses effets d’amplification sont liés aux dynamiques imposées par les plateformes “médiatisantes” (1), entreprises dont l’activité consiste à capter l’attention des utilisateurs (FB, Instagram, TikTok. . .). Et la fonction de médiateur du débat public est désormais mise en concurrence dans un espace numérique où les rapports ne sont plus médiatisés en fonction de normes mais s’affranchissent d’un contrepouvoir régulateur. Dès lors qu’il y a confrontation de points de vue, le débat relève d’un échange de type à la fois polémique et contractuel. Le débat se déploie alors entre deux polarités : l’information factuelle et la confrontation des opinions. Sous le régime de l’économie de l’attention, tout ce qui “fait débat” offre un potentiel de visibilité exploitable. Le débat s’en trouve largement réduit à la dramatisation des postures, laissant en jachère le dialogue entre propositions raisonnées.

Les fragments d’un discours haineux

C’est d’abord l’infrastructure médiatique elle-même qui produit aujourd’hui les mutations du débat. Les médias classiques reposent sur un principe de distinction éditoriale entre des genres journalistiques, soumis à des codes bien établis. Les plateformes de l’industrie médiatisante, par le jeu des “re-médiations”, transforment en profondeur cet espace du débat. Sur un même fil d’actualité se côtoient sans distinction ni hiérarchie des bandes-annonces de films, des contenus sponsorisés d’influenceurs, des fragments de débat réduits à des clashs politiques, etc. La circulation des contenus sur ces plateformes défait les hiérarchies médiatiques. En outre, elles ne produisent pas de contenus éditoriaux mais “re-médient” les séquences sélectionnées par leur algorithme, produites par d’autres acteurs médiatiques. En amplifiant la circulation d’extraits hétérogènes, elles réduisent le débat à des fragments polémiques décontextualisés. L’économie de l’attention tend ainsi à rabattre le débat de fond sur la forme polémique. C’est sans doute là la grande différence qui fait rupture entre médias classiques et médiatisants. Les premiers ont eu vocation à s’inscrire dans des formes d’enchaînement monologiques (récit, discours) ou dialogiques (échange, débat). Les seconds se fondent sur des discours fragmentés, souvent haineux, et décontextualisés. Ainsi, le dispositif médiatique actuel accorde plutôt à l’usager une position réactive (production des contenus), mais le manipule largement.

Renaissance d’un pouvoir féodal et débats tronqués

Habermas définit l’éthique de la discussion comme un processus d’intercompréhension, dont les codes s’imposent aux participants, non par des conventions, mais comme des prérequis de nature à la fois pragmatique et transcendantale. Ces règles établissent l’égalité de chances pour chaque participant dans l’accès à la discussion. En détournant ces règles, certains formats médiatiques de grande audience donnent à voir un espace de débat qui popularise un “faux débat”. Certaines émissions de télévision illustrent ce dévoiement lorsqu’on y glisse vers la disqualification de personnes, à forte dominante émotionnelle. Le critère de rationalité s’efface dès lors que la convergence des opinions résulte d’une mise en spectacle et de la personnification d’orientations politiques derrière la figure d’un leader faisant écho à l’incarnation d’un pouvoir féodal.

Sources de confusion et fact-checking

Ainsi, le développement des réseaux sociaux numériques a déstabilisé les pratiques informationnelles en créant diverse sources de confusion :

- L’information journalistique y est concurrencée par d’autres formes d’actualité. Toute publication est devenue une “actualité”. Le terme d’actualité, au cœur de la définition du journalisme, a ainsi été vidé de son sens. C’est FB qui a provoqué cette première source de confusion dans la hiérarchie des contenus audiovisuels en fusionnant du divertissement de masse avec de la publicité, mélange des genres bien caractéristique des spectacles liés au féodalisme.

- La difficulté d’identifier la source d’une information sur les réseaux sociaux, lorsqu’elle n’émane pas directement d’un média journalistique mais de fils d’actualité personnels.

- L’envahissement de ces mêmes fils d’actualité par des discours de propagande et des manipulations de l’information.

Les journalistes et les médias d’information conservent cependant un rôle central dans ce contexte informationnel bouleversé. À travers le fact checking, ils se voient assigner la tâche de procéder au contrôle a posteriori de l’information. Cela a pu raffermir l’opinion à leur égard dans une période de large défiance.

Le travail des médias, des usagers et des pouvoirs publics

Il faut donc partir d’un monde médiatique hybride, où médias médiatisants et médias classiques sont condamnés à cohabiter pour penser des stratégies susceptibles de redonner la main aux usagers comme aux médias classiques. L’encyclopédie vivante Wikipédia et des outils de consultation publique en ligne, agrégeant l’opinion exprimée qualitativement, existent et innervent l’espace de la société civile. Du côté des usagers, chaque utilisateur d’un réseau social est encouragé non seulement à publier, mais aussi à vérifier l’information avant de la partager, et à signaler les messages mensongers. La démocratisation de la publication est censée favoriser l’horizontalité du contrôle de l’information. Pour accompagner les jeunes sur les plateformes numériques, les pouvoirs publics européens se sont engagés à renforcer le rôle de l’école dans l’éducation à l’information. L’école est ainsi sollicitée pour rétablir rigueur de pensée et capacité de tri de l’information, de manière à faire un usage “responsable” des médias numériques. Aujourd’hui, l’espace réticulaire numérique se donne comme un vaste champ aux thématiques très peu organisées. Le développement de l’IA et du traitement du langage devrait doter les acteurs d’outils aptes à cartographier cet espace pour pouvoir s’y repérer et s’y orienter.

1 Yves Jeanneret établit une distinction entre une plateforme médiatisante qui est une plateforme numérique fournissant aux individus les moyens d’entrer en contact les uns avec les autres à l’inverse d’une plateforme classique qui vend des informations de qualité basées sur le travail et l’autorité éditoriale.