Ce que j'ai vu en Iran

Ahurissement, soutien, réprobation, admiration ou même méfiance, voilà les réactions que j’ai pu récolter auprès de mon entourage en leur informant de mon récent retour d’Iran.

Contribution externe
Ce que j'ai vu en Iran

Une opinion de Sébastien Nothomb, backpacker

Avec trois amis, nous avons réalisé un vieux rêve. Suite à un premier succès en Jordanie, la faim de creuser aux confins du Moyen-Orient nous prit. Terre perse à la croisée des chemins, région diabolisée à l’histoire millénaire, culture d’un raffinement bien souvent méconnu, l’Iran, pays bouleversé et bouleversant, était la destination dont nous rêvions.

D’emblée je souhaiterais insister sur la posture qui est la mienne en écrivant ces lignes. L’Iran ainsi que les évènements qui s’y déroulent démontrent une complexité infinie que je ne me targue pas de maîtriser. À qui voudra me lire, je ne cherche en aucun cas à imposer une vision sur les questions qui occupent cette région ni ne cherche à heurter quelconque sensibilité. Rien, si ce n’est la volonté de poser un vécu sur le papier, ne me pousse à publier ce billet.

Tiraillés entre l’idée de voir notre projet mort dans l’œuf et les inquiétantes nouvelles nous parvenant de Téhéran dès la mi-septembre, nous avons décidé de maintenir notre départ en nous fixant pour règle d’or d’éviter toute manifestation sur place. Bien que nous n’ayons rencontré aucune difficulté à appliquer cette conduite, nous avons pu percevoir à maintes reprises la lame de fond qui était en train de poindre en Iran.

L’attentat de Chiraz

Nous étions en Iran depuis un peu moins d’une semaine, insouciants et euphoriques, lorsque l’attentat de Chiraz survint le 26 octobre. Terrible rappel à l’ordre que celui d’apprendre la perte de plus de 10 âmes venues se recueillir dans un lieu saint.

C’est dans cette même Chiraz, berceau endeuillé de la poésie perse, que nous avons pu témoigner trois jours plus tard d’un évènement qui restera pour nous figé dans le temps. Errants tels des badauds dans les rues vides de cette immense ville, le hasard nous mena au seuil d’une majestueuse mosquée dans laquelle s’engouffraient femmes et hommes. Nous prîmes place dans la file et arrivant aux portiques de sécurité, un traitement différent nous fût réservé. Fouilles au corps et mise à l’écart sous surveillance rapprochée, il suffit d’un instant pour se rappeler que l’on vit dans un pays en crise. Interrogatoire, isolement, diplomatie, ou même la geôle… les quelques minutes à attendre sous le regard circonspect de nos gardes parurent des heures, notre imaginaire nous trahissant en nous suggérant des scénarios plus terribles les uns que les autres.

Un agent de l’État arborant une banderole “Ministry of Foreign Affairs” se présenta à nous. Après nous avoir questionnés sèchement sur les raisons de notre présence, elle entreprit avec ténacité de nous faire la visite du sanctuaire. Nous mentirions de dire que la peur n’habitait pas chacun de nous à ce moment-là. Ce n’est qu’au cœur du mausolée que nous prirent conscience de l’instant que nous vivions. Dans cette pièce baignée de l’éclat des milliers de miroirs ornant les murs, notre guide nous indiqua des impacts de balles. Le temps s’arrêta. Sans le savoir, nous étions dans la mosquée de Shah Cheragh, le lieu saint chiite où trois jours plus tôt un homme avait ouvert le feu. Tout pris sens, nous assistions à la procession dédiée aux affres. L’intensité de l’instant laissa vite place au sentiment âpre de nous trouver en un lieu où nous n’avions pas notre place. Partageant ce ressenti avec notre guide, celle-ci s’adressa à nous sur un ton autrement plus doux. Elle nous confia la joie qui était la sienne de voir des étrangers oser se présenter sur les lieux et s’en éprendre de la beauté malgré l’horreur des crimes.

Ce que j'ai vu en Iran

La confiance s’installa, la plénitude nous prit et un tableau unique s’offrît à nous ce jour-là. Une procession chaude et profonde embauma l’agora, un cortège de femmes en tenue traditionnelle parada lentement face à nous sous les échos de l’Imam louant les âmes des enfants morts trois jours plus tôt. Notre guide nous indiqua alors les linges qui ornaient le bâtiment principal. Tachés de sang, il s’agissait des draperies sur lesquelles les victimes s’étaient effondrées sous le coup des balles. Jamais de ma vie je n’ai approché la face noire de l’humain d’aussi près.

Un autre phénomène nous aura marqués tout au long du séjour, celui de la lucidité des jeunes quant à l’avenir délétère que leur État a à leur offrir. Le moment le plus poignant pour moi fut une discussion avec une jeune habitante d’Ispahan. Étudiante de 19 ans en économie, Tina m’affirma dans un anglais soigné savoir être parfaitement consciente que son avenir était réduit à néant au point qu’il lui faisait mal de songer à ses véritables rêves d’émancipation. Aux sanctions internationales, il faut ajouter à l’Iran une économie entenaillée à 80 % par le secteur (para) public. Le marché iranien se voit incapable de rencontrer les aspirations d’une jeunesse de facto surqualifiée. Un diplôme d’architecture en poche, une jeune iranienne sait qu’elle devra abandonner ses rêves au profit d’un comptoir d’hôtel, le jeune iranien se contentant du volant d’un taxi…

Si tous ces jeunes nous savaient tout aussi démunis qu’eux concernant leur destinée, ils tenaient à connaître notre avis sur leurs revendications. Les yeux humides du profond soutien que nous leur portions, nous nous étions promis de ne pas exprimer nos idées politiques. Redoutant les représailles que de tels propos pouvaient susciter, c’est surtout l’illégitimité à intervenir dans un combat qui nous dépasse en tout point qui nous a poussés à taire notre pensée.

Privilégier les faits aux reflets

Je ne regrette pas ce voyage. Aux allégations à son égard, je ne peux que répondre par toutes ces personnes qui rayonnaient de bonheur à l’idée de partager les joyaux de leur pays. La culture de l’accueil est sacrée en Iran. Malgré les bouleversements actuels, nous avons largement pu jouir de cette générosité de l’âme.

Ispahan et Chiraz démontrent un raffinement à faire pâlir bon nombre de villes européennes. La désertique et non moins splendide Yazd nous a ouvert les portes au désert des Kaluts, le plus chaud du Monde. Il règne dans le dédale du centre historique asséché un calme olympien qui détonne avec la grandeur de cette ville inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Les mangroves du détroit d’Ormuz offrent l’étonnante beauté qui peut naître de la rencontre entre un désert et un bras de mer où transite un tiers du pétrole mondial. Clou du spectacle, après avoir transpercé l’Iran en train, nous avons finalement flirté avec les sommets enneigés de la vallée d’Alamut.

Lors de ce voyage en terre perse, j’ai pris deux livres dans mon sac à dos. Le premier relate l’histoire contemporaine de l’Iran, le second n’est autre que le récent essai de Jean Birnbaum, “Le courage de la nuance”. Un mariage fructueux est né de ces deux lectures, qui résonnent en moi au-delà des quatre coins de cet article.

Si aucune force ne permet plus de nuance que celle des mots, ces derniers semblent tous les jours un peu plus usés pour simplifier, arrondir les angles et finalement se prémunir de complexités que l’on craint de ne savoir dompter. À mon sens, l’Iran illustre parfaitement ce phénomène. Bien souvent, la voix occidentale s’abandonne à diaboliser cette région du Monde avec une fatalité banale, sans chercher à comprendre le pourquoi du comment. En nous rendant en Iran, nous avons privilégié les faits aux reflets, la réalité complexe aux idées préconçues. N’est-il pas malheureux de constater que pareille diabolisation qui naît dans nos esprits, omnipotente, facile et confortable, nous ferme les portes à mille nouvelles expériences, saveurs, rencontres, et au moins autant d’enseignements ?

Note de la rédaction : Le Ministère belge des Affaires étrangères rappelle que tout voyage en Iran est formellement déconseillé. Il existe un risque important d’interpellations et d’arrestations arbitraires. Le respect des droits fondamentaux et la sécurité des personnes n’y sont pas garantis. Récemment, un ressortissant belge et plusieurs Occidentaux ont été arrêtés de façon arbitraire et emprisonnés en Iran.