Veut-on la mort de la presse quotidienne ?

Les Sociétés des rédacteurs de La Libre et de L’Avenir ont envoyé une lettre aux ministres du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles au sujet de l’avenir de la presse écrite en lien avec le contrat de gestion de la RTBF.

Contribution externe
Le site de La Libre
Le site de La Libre ©IPM

François le Hodey et Bernard Marchant, les patrons d'IPM (La Libre, DH, L’Avenir,…) et de Rossel (Le Soir, Sudpresse…), ont tenu ce lundi une conférence de presse pour signaler que la RTBF leur fait une concurrence déloyale en proposant de l’information écrite gratuite sur son site internet. Ils préviennent aussi que si le futur contrat de gestion de l'opérateur public est adopté en l’état, les différents quotidiens pourraient être amenés à se séparer de la moitié de leur personnel, soit 300 journalistes sur 600, dans les cinq ans à venir.

Les Sociétés des rédacteurs (SDR) de La Libre et de L’Avenir se sont également emparées du sujet et ont rédigé une lettre envoyée aux ministres du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Voici le contenu de cette lettre :

La presse écrite a cette particularité d’être à la fois un service au public financé par le privé et un baromètre qui, aux côtés d’autres corps intermédiaires, témoigne de la santé (bonne, moyenne ou mauvaise) démocratique d’un pays.

Quand ces baromètres perdent en indépendance parce que leurs coûts de fonctionnement deviennent un frein, il faut s’interroger. Etes-vous prêts, femmes et hommes politiques francophones, à décider de manière brutale et définitive que nous n’avons plus aucune raison d’être ?

Si vous allez dans ce sens, parce que vous pensez que la presse écrite est bonne pour la casse, alors vous devez trancher tout de suite, nous dire avec franchise que nous n’avons aucun avenir et ne pas nous laisser mourir à petit feu.

Mais si vous pensez le contraire, alors dites-le ! Agissez ! Ne restez pas là, à regarder le bateau couler en disant que c’est dommage.

Lorsque, très bientôt, vous mettrez un point final au nouveau contrat de gestion de la RTBF, demandez-vous si vous avez fait en sorte que la presse écrite puisse se battre à armes égales sur le terrain de l’information de qualité avec un média de service public qui n’est pas confronté aux mêmes enjeux financiers ?

Parce que si nous devons finir par mourir, ce sera après avoir tenté de convaincre le grand public que la presse écrite n’est pas une vieille industrie en déclin qui pleure après l’argent public. Qu’elle mérite de survivre, qu’elle mérite d’être lue, qu’elle mérite aussi d’être rémunérée pour ça.

Nous avons la conviction, pour y œuvrer chaque jour avec passion, que notre métier est en train de se transformer pour continuer à répondre aux enjeux liés à l’information fiable et de qualité dans un environnement digital.

Les journalistes de presse écrite se moquent de leur support de diffusion tant que l’information continue d’être transmise à la population.

Le monde politique ne peut pas tout mais il peut éviter de nous pousser vers la tombe avec des airs de ne pas y toucher.

guillement

Etes-vous conscients que vous pourriez nous donner le coup de grâce ?

Nous ne sommes pas en train de déclarer la guerre à nos consœurs et confrères du service public. Au contraire, nous respectons leur travail indispensable et nécessaire. Nous considérons qu’ils doivent pouvoir travailler avec la plus grande liberté possible et avec les moyens qui le permettent. Comme nous.

Mais si vous, hommes et femmes politiques francophones, ne prenez pas en compte nos difficultés actuelles, vous ne devrez alors pas vous étonner de notre prochain naufrage. Cette chute aura comme conséquence de voir subsister une presse écrite zombie. Une presse écrite qui ne cherchera plus que le putaclic. Une presse écrite qui vivotera sur le web et où plus personne ne sera en mesure d’aller chercher une information de qualité, fiable et sourcée, exclusive ou non et nourrie d’un vrai travail d’enquête lorsque c’est nécessaire.

Certes, nous vous critiquons, certes nous mettons à jour les aspects les plus sombre des milieux du pouvoir et nous continuerons à le faire. Dans notre très grande majorité, nous sommes des sentinelles, des lanceurs d’alerte et des chiens de garde. Osons les gros mots : la liberté et l’indépendance de la presse sont l’un des piliers de la démocratie.

Nous sommes dézingués en permanence sur les réseaux sociaux par tous ceux qui considèrent que la généralité n’est pas un problème. Par tous ceux qui affirment qu’il n’existe qu’une seule vérité, la leur. Par tous ceux qui nous méprisent parce que, de leur point de vue, le ressenti vaut mieux que les faits, que l’émotion dépasse la rationalité ou que l’outrance et l’insulte valent mieux qu’un discours plus nuancé. Nous avons nos torts, nos responsabilités, nos turpitudes, nous ne le nions pas. Mais nous voulons pouvoir convaincre que nous valons mieux que ça.

Les réseaux sociaux constituent une caisse de résonance dont nous devons tenir compte. La généralité, l’extrémisme, l’agressivité et tout ce que l’on peut y trouver de négatifs ne sont pas neufs, ils y font juste plus de bruit, laissant penser, à tort sans doute, que la raison a déserté la majeure partie de la population. Préserver une presse plurielle face un un système géré par algorithmes est, selon nous, salutaire et indispensable.

Etes-vous conscients que vous pourriez nous donner le coup de grâce ? Donnez-nous au moins cette chance de sauver notre peau. Laissez-nous l’occasion de rayonner à nouveau.

Et si malgré tout, nous devons mourir, que ce soit les armes (journalistiques) à la main et avec le panache d’avoir tout essayé.

Les rédactions de L'Avenir et de La Libre