Chers élus, sortez de la twittosphère

Et revêtez vos habits d’hommes et de femmes d’État. Si vous ne mettez pas la réforme de l’état et de la fiscalité en tête des programmes de gouvernement, le spectacle politique continuera à s’apparenter à une vaine agitation et la population plongera davantage dans la déprime.

Contribution externe
Illustration Serge Dehaes
Illustration Serge Dehaes

Une carte blanche de Gérard Van Roye, ingénieur, détenteur d’un MBA de Columbia et d’un master en philosophie.

Depuis quelques années, notre démocratie semble malade et impuissante à relever les nombreux défis auxquels nous sommes confrontés. Inutile d’en reprendre ici la liste : la télévision et la presse écrite nous relatent à foison les sempiternels maux de notre société et les mêmes remèdes inefficaces administrés d’année en année. Avons-nous la démocratie que nous méritons ? Le bon fonctionnement d’une démocratie ne dépend-il pas des actions de chaque citoyen ? Sans doute, mais comme pour l’adaptation au changement climatique, si chacun est appelé à faire un effort personnel, l’amélioration de nos conditions dépend avant tout des priorités imposées par le gouvernement. L’argent, nerf de la guerre, est à cet égard un bon révélateur de la qualité de notre démocratie : c’est au moment de la préparation des budgets et des contraintes qu’ils imposent qu’émergent les bonnes questions : où trouver les sources de financement et dans quels projets investir.

Où est la vision à 5 ou 10 ans ?

Nous souhaitons évoquer trois aspects de notre système politique que nos représentants devraient mettre en tête de leur agenda si nous ne voulons pas continuer à nous enfoncer dans la paralysie et la déprime : un projet de société, le fonctionnement de l’État et la fiscalité.

Une société commerciale ne peut survivre sans une vision stratégique précisant où l’entreprise souhaite se trouver dans 5 ou 10 ans. On peine à trouver pour notre petite Belgique quelque chose qui ressemble à une perspective à long terme. La priorité pour le(s) gouvernement(s) devrait être de nous proposer en début de législature un projet de société qui recueille l’adhésion de la majorité de la population. En lieu et place, les partis auxquels nos élus sont inféodés nous servent tous les quatre ans des “programmes de gouvernement” dans lequel chacun insère ses petites exigences (trop) longuement négociées. Il en résulte un méli-mélo de revendications et une valse-hésitation permanente qui plonge l’ensemble de la société dans l’inconfort : voyez la saga des centrales nucléaires.

Un projet de société largement partagé au sujet de la sécurité n’aiderait-il pas à faire un choix raisonné entre la construction de méga prisons ou l’engagement d’agents de quartier ? N’y a-t-il vraiment pas de consensus dans la population sur la limitation de la vitesse sur les autoroutes ? Pourquoi ne pas consulter les citoyens ?

Plus personne ne voit le bien-fondé de l’impôt

À l’issue des trente glorieuses, nous avons connu une période de quasi-stagnation de nos économies, qui se prolonge jusqu’à nos jours, largement due au renchérissement et à la raréfaction des matières premières. Depuis au moins 20 ans, le taux de croissance de notre économie est en moyenne de 1,5 % par an, ce qui ressemble à s’y méprendre à une stagnation pérenne, et donc à un gel des ressources publiques. L’expérience néolibérale, qui prétend remplacer les gouvernements par les forces du marché, n’a pas fait grossir la manne financière, elle l’a seulement concentrée en quelques mains. Ne jetons pas la pierre aux ministres du budget : équilibrer un budget sans faire de casse ou des promesses non tenues est simplement devenu “mission impossible”. Sans ressources supplémentaires, il faut travailler sur une meilleure allocation de l’impôt. La plupart des spécialistes semblent d’accord sur les grandes lignes à adopter pour favoriser l’emploi en adaptant la progressivité de l’impôt et faire contribuer chacun de façon équitable en établissant un impôt sur l’ensemble des revenus. En profitant de l’occasion pour simplifier ce salmigondis fiscal incompréhensible, qui fait que plus personne ne voit le bien-fondé de l’impôt. Hélas, le courage manque singulièrement, et c’est la peur au ventre que les ministres des finances osent évoquer une éventuelle réforme fiscale.

Simplifier ce machin protéiforme pour rendre ce pays gouvernable

Paradoxalement, c’est durant cette même période de gel des ressources que nous avons transformé l’appareil d’État pour le rendre encore plus obèse, coûteux et inefficace. On entend que la réforme des institutions n’est pas à l’ordre du jour. Nous institutionnalisons donc les paralysies, la gestion à la petite semaine, sans vision partagée par les multiples gouvernements, avec comme seul levier d’action une contraction des budgets, pratique qui n’enthousiasme ni les électeurs ni d’ailleurs les élus transformés en gestionnaires sans ressources. Notre État-providence – protection sociale, enseignement, santé, transports publics, etc. – et notre système judiciaire se dégradent inexorablement, avec grèves et violence à la clé. Le monde politique doit s’attaquer au plus vite à ce machin protéiforme pour rendre ce pays gouvernable, en s’inspirant des bonnes pratiques d’autres pays. La démocratie ne fonctionne bien que quand le dialogue est vivant et constructif : les réseaux sociaux ne sont pas un bon substitut aux débats démocratiques, parlementaires ou non. Il faut changer de méthode : les petites combines et compromis pour conserver le pouvoir ne servent que des intérêts partisans, pas le bien-être de la population. Le permis à points récemment exhumé puis enterré illico n’illustre-t-il pas une préférence pour les mandats électoraux plutôt que pour la vie des usagers de la route ? Rétablir la confiance dans les institutions devrait être une priorité. Pourquoi ne pas essayer la participation citoyenne !

Ne pas laisser à nos enfants un pays en voie de libanisation.

On le voit : il est urgent de s’atteler sérieusement à une réforme des gouvernements et de la fiscalité, qui ne doivent pas être remis à nouveau aux législatures suivantes. Pour qu’enfin nos représentants puissent travailler efficacement sur des projets qui nous fassent rêver, et nous aident à affronter les conséquences d’une guerre et des bouleversements climatiques devenus soudains si proches. Sans ces transformations préalables, on ne sert que les intérêts des mafias qui semblent nous trouver bien accueillant. Nous ne voulons pas laisser en héritage à nos enfants un pays en voie de libanisation. Chers élus, sortez de la twittosphère et revêtez vos habits d’hommes et de femmes d’État.