Le Royaume-Uni peut-il exporter les conflits européens sur d’autres continents ? Non.

Dans le contexte international, l''Union européenne veut faire des pays d’Amérique latine des alliés fiables. Mais voilà ses efforts pourraient être sapés par l’envoi de forces kosovares en mission de maintien de la paix aux… îles Malouines, territoire en litige entre le Royaume-Uni et l’Argentine.

Contribution externe
Le Royaume-Uni peut-il exporter les conflits européens sur d’autres continents ? Non.

Une carte blanche du professeur Fernando Ruiz, École royale militaire – ERM

L’Assemblée du Kosovo, un pays partiellement reconnu des Balkans en dispute avec la Serbie, a approuvé la semaine dernière l’envoi d’un contingent de ses forces de sécurité pour une mission de maintien de la paix aux… îles Malouines ! Oui, vous avez bien compris. L’assemblée kosovare a approuvé l’envoi de quelques hommes à des milliers de kilomètres sur un autre continent. Pour rappel, les îles Malouines sont un territoire en litige entre le Royaume-Uni et l’Argentine à l’extrême sud du continent américain.

Un Kosovo soutenu financièrement par l’UE

Plus concrètement, l’assemblée kosovare a décidé que jusqu’à sept membres de ses forces de sécurité du Kosovo pourraient être envoyés dans cette mission de “paix” pour trois ans, avec possibilité de prolongation et de rotation. Le contingent sera sous le commandement des forces britanniques, et le coût de l’opération sera financé par le budget kosovar. Il convient de noter ici que le budget du Kosovo est largement soutenu par l’Union européenne qui est le principal fournisseur d’aide financière, et que la monnaie la plus utilisée sur le territoire du Kosovo est l’euro.

Protestations en Argentine

La manœuvre a été signalée par le gouvernement serbe au gouvernement argentin, et à Buenos Aires les réactions ont été immédiates. Le chancelier argentin, Santiago Cafiero, a protesté le premier décembre en termes vigoureux contre l’envoi de troupes kosovares comme une manière de militariser la région, voilée derrière une prétendue mission de maintien de la paix, et contredisant ainsi par ces faits les résolutions des Nations Unies qui invitent les deux parties au dialogue pour résoudre le problème des Malouines.

La République Argentine n’a pas reconnu l’indépendance du Kosovo jusqu’à aujourd’hui. Cette position de non-reconnaissance est partagée par d’autres pays, même au sein de l’UE, comme l’Espagne et la Grèce, et d’autres comme le Brésil, le Mexique, la Chine ou la Russie. Cependant, l’indépendance du pays est reconnue par 22 des 27 États membres de l’UE – la Belgique inclue – et le pays est sur un long chemin vers l’intégration européenne.

L’importance stratégique de l’Amérique latine

Tout cela se passe au moment où l’Espagne se prépare à prendre la présidence du Conseil de l’UE au second semestre 2023, suivie par la Belgique en 2024. Le chancelier espagnol, José Manuel Albares, a publiquement énoncé déjà les priorités que son gouvernement recherchera à ce moment-là en ce qui concerne l’Amérique latine. Il a défendu l’importance d’intensifier les relations, en faisant valoir que l’Amérique latine est la région la plus “eurocompatible” du monde et que les deux régions partagent les mêmes intérêts et sont attachées aux valeurs de la démocratie, de l’État de droit, du respect des droits de l’homme et du multilatéralisme comme solution aux conflits. Dans le même sens, Josep Borrel, Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a déclaré que l’accord entre l’UE et le Mercosur, négocié depuis deux décennies, est un impératif stratégique qui devrait recevoir une impulsion finale pendant la présidence espagnole. Il déclare que “l’accord UE-Mercosur est bien plus qu’un accord commercial. Il s’agit d’un instrument profondément politique qui, en faisant progresser le dialogue et la coopération, scellerait une alliance stratégique entre deux régions qui comptent parmi les plus proches du monde en termes d’intérêts et de valeurs, partageant une vision très similaire du type de sociétés que nous voulons.”

Rappel à l’ordre du Kosovo

Cette vision stratégique est pleinement valable dans un contexte international où l’UE a besoin d’alliés fiables. L’agression de la Russie contre l’Ukraine a mis en évidence des risques économiques, politiques et sécuritaires. Les pays d’Amérique latine et en particulier ceux du Mercosur peuvent représenter un partenaire fiable. Toutefois, les efforts de l’UE peuvent être sapés par les actions d’un ancien membre, le Royaume-Uni, qui, en cherchant son propre intérêt, peut projeter les problèmes européens sur un autre continent et saper les efforts diplomatiques de l’UE. Il est temps que l’UE rappelle à son petit protégé kosovar que des “missions de paix” seraient bien plus nécessaires aujourd’hui sur certains endroits du continent européen. Et notre partenaire britannique privilégié devrait enfin comprendre que l’heure n’est pas aux stratégies individuelles.

Nécessité de construire une alliance forte

La majorité des populations des pays du Mercosur sont désormais “eurocompatibles”. Cependant, la diplomatie espagnole aurait tort de considérer cette idée comme inamovible. Nous vivons probablement les dernières générations europhiles en Amérique latine. Le poids du monde se déplace vers l’Asie et la Chine, et cette région du monde n’est pas à l’abri de ce phénomène. Il est temps de construire une alliance forte avec l’Amérique latine et de montrer que l’UE peut aussi être un partenaire géostratégique fiable.