Roald Dahl censuré : idéologie ou marketing?

Une dizaine de romans pour la jeunesse de Roald Dahl, dont les best-sellers Matilda, Charlie et la chocolaterie et Le Bon Gros Géant, ont fait l’objet d’une intervention éditoriale qui a consisté à modifier de façon systématique tous les mots et toutes les expressions étant susceptibles de heurter, d’offenser, de blesser, voire de traumatiser, les jeunes lectrices et lecteurs, en particulier celles et ceux appartenant aux minorités.

Montage : Raphael Batista
Montage : Raphael Batista

Une chronique “J’assume !” de Margherita Romengo, chargée de projets dans l’administration publique

La nouvelle a fait le tour du monde littéraire en quelques heures. Le célèbre papa de Matilda, de Charlie et des Gremlins (eh oui !) est menacé, à son tour, de censure par les grands méchants wokistes ! C’est ce que révélait le quotidien The Telegraph le 17 février dernier, s’indignant de la purge dont ont fait l’objet plusieurs romans de Roald Dahl dans leur dernière réédition en 2022 chez Puffin Books, sous couvert de modernisation et de protection du jeune lectorat de l’écrivain britannique, véritable icône mondiale de la littérature de jeunesse. L’émoi est général au Royaume-Uni et les réactions ne se sont pas fait attendre, tant au sein du monde littéraire que par-delà : de l’écrivain Salman Rushdie, victime récente d’une attaque au couteau qui lui a fait perdre l’usage d’un œil et d’une main, à la reine consort Camilla, toutes et tous condamnent l’interventionnisme woke de la maison d’édition spécialisée dans la littérature de jeunesse.

De quoi est-il question précisément ? Une dizaine de romans pour la jeunesse de Roald Dahl, dont les best-sellers Matilda, Charlie et la chocolaterie et Le Bon Gros Géant, ont fait l’objet d’une intervention éditoriale qui a consisté à modifier de façon systématique tous les mots et toutes les expressions étant susceptibles de heurter, d’offenser, de blesser, voire de traumatiser, les jeunes lectrices et lecteurs, en particulier celles et ceux appartenant aux minorités (notamment ethniques, sexuelles, de genre). Les modifications ont porté sur les champs lexicaux du genre, du corps (notamment la couleur de peau, la morphologie) ou encore de l’origine sociale. À la manœuvre, avec le consentement des ayant droits de l’écrivain britannique, Puffin Books et ses sensitive readers, chargés de traquer tous les éléments langagiers (notamment les clichés, les stéréotypes) participant de tout type de discours discriminatoire (racisme, sexisme, LGBTphobies, grossophobie…). Ainsi, après les polémiques autour d’Agatha Christie ou de J.K. Rowling, pour ne citer qu’elles, l’affaire Roald Dahl relance le débat sur la nouvelle forme de censure en littérature que constitue la censure woke.

Sans entrer ici dans ce vaste débat, on posera néanmoins la question de savoir ce qui sous-tend cette démarche éditoriale : l’acte de réécriture relève-t-il véritablement d’un acte de censure idéologique de la part de l’éditeur ? Vise-t-il véritablement à moderniser l’œuvre de l’auteur britannique pour protéger les jeunes et les minorités ? Constitue-t-il véritablement l’expression d’un militantisme de l’éditeur en faveur de la diversité et de l’inclusion ? On peut en douter fortement. En effet, les rééditions expurgées des romans de Roald Dahl sont parues en 2022, soit un an après que la Roald Dahl Company, la société gérant les droits des œuvres de l’écrivain britannique, a été rachetée par Netflix, le bon gros géant des plateformes de streaming vidéo, pour la modique somme de 500 millions de dollars, avec l’intention de développer plusieurs projets autour de l’univers de Roald Dahl, dont la popularité est un gage de succès. La retombée positive d’une telle entreprise sur la vente des romans est pratiquement certaine, et elle a pu motiver Puffin Books à prendre les devants et à intervenir sur leur contenu de manière à limiter les risques d’attaques militantes, notamment sur les réseaux sociaux, faisant de la démarche de réécriture une mesure prophylactique visant à se protéger bien plus qu’à protéger le jeune lectorat de Roald Dahl.

Cette hypothèse semble confirmée par la maison d’édition elle-même qui, face à la vague d’indignation et à la mauvaise presse, profite de l’effet de marketing de la censure sur la vente des livres et annonce la publication des romans de Roald Dahl dans deux versions, une version originale et une version “modernisée”, afin de satisfaire un large lectorat composé de puristes et de wokistes, prouvant ainsi que l’impératif qui régit sa démarche de réécriture est principalement économique et non pas moral, et qu’il s’agit davantage d’une instrumentalisation des jeunes et des minorités que de leur protection.

Heureusement, la littérature de jeunesse peut compter aujourd’hui sur de nombreuses forces vives qui renouvellent le corpus et l’imaginaire de l’enfance et de la jeunesse.

”J’assume !”, le rendez-vous du mardi midi

Avec” J’assume !”, La Libre propose chaque mardi midi, sur son site, un nouveau rendez-vous d’opinion. Six chroniqueurs, venus d’horizons de pensée différents et complémentaires, proposent leurs arguments semaine après semaine sur des questions polémiques et de société.

Vous y retrouverez l’essayiste, militante laïque et membre du Centre Jean Gol Nadia Geerts, l’auteur et comédien Ismaël Saidi, l’avocat et directeur général adjoint de l’Institut Thomas More Aymeric de Lamotte, la chargée de projets dans l’administration publique Margherita Romengo, Rik Torfs, professeur de droit canonique, écrivain, recteur honoraire de la KU Leuven, et Adelaïde Charlier, étudiante en sciences politiques et sociales UGent&Vub, connue comme activiste climat et droits humains.

Tous s’expriment à titre personnel. Ils ont pour ambition de vivifier un débat impertinent mais de qualité aux côtés des grands entretiens, des opinions, des chroniques et des cartes blanches que La Libre publie au quotidien. Comme pour toutes les opinions, le contenu des textes n’engage que les auteurs et n’appartient pas à la rédaction du journal.

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