Il est plausible que les prochains mois deviennent très dangereux militairement, mais également frappés par une crise économique inflationniste
Va-t-on assister au retour de l’économie maudite des années 70 ? On se trouve dans la configuration d’une inflation rampante et d’un endettement croissant. Dans ce contexte, les ménages seront écartelés entre l’augmentation des prix et la faiblesse de leurs revenus. L’enjeu social est immense.
- Publié le 26-10-2023 à 10h40
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Une tribune de Bruno Colmant, Membre de l’Académie Royale de Belgique.
Après des années d’inflation indécise ou négative, le monde occidental a été frappé, dès juillet 2021, par une inflation associée au prix du gaz, donc de l’électricité. Cet embrasement a conduit à une inflation à deux chiffres en 2022, et même si son rythme se tasse, elle sera persistante.
Cette inflation, certes de nature énergétique, est aussi liée à la déglobalisation. En effet, la période 2001-2021 a été caractérisée par une désinflation, que certains ont qualifiée a posteriori de grande modération. Cette période a correspondu à l’ouverture des pays de l’Est (après la chute du mur communiste) et à l’ouverture des pays asiatiques dans le sillage de l’adhésion, en décembre 2001, de la Chine à l’Organisation mondiale du Commerce. Les barrières douanières et tarifaires se sont effondrées, permettant au monde occidental de déplacer des capacités de production dans ces pays où une main-d’œuvre peu onéreuse a pu se déployer, tout en nous permettant de garder les privilèges d’un niveau de vie d’Europe continentale qui n’était, à mon intuition, pas fondé. Ensuite, la révolution informatique, consacrée par le déploiement d’Internet, et plus tard par la numérisation et l’intelligence artificielle, a suscité une croissance inattendue des gains de productivité.
Ce contexte a aussi correspondu à la diffusion de l’idée qu’une inflation ne doit pas dépasser deux pour cent, et cette contrainte s’est imposée, plus qu’ailleurs, à la zone euro sous l’influence allemande. La zone euro a d’ailleurs frôlé des périodes d’inflation négatives, dans le sillage de la crise bancaire de 2008 et de celle des dettes souveraines entre 2009 et 2011. Ces événements ont érodé la confiance des ménages et accru la nécessité de disposer d’une épargne de précaution plutôt que de consommer. En même temps, les États ont dû soutenir la croissance au travers d’une augmentation gigantesque des dettes publiques financée par la BCE à des taux d’intérêt très bas.
La planète se déglobalise
Mais depuis la crise de la Covid, et encore plus depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la planète se déglobalise. Des tensions géopolitiques profondes forment des blocs idéologiques et le prix de l’énergie subit des tensions, liées aussi à des distorsions politiques, mais aussi à la décarbonation.
Le monde renoue donc avec de l’inflation que les banques centrales tentent, avec beaucoup d’impuissance, de tempérer, si ce n’est par une politique de hausse de taux d’intérêt, qui déstructure toute l’économie. Pourquoi une hausse de taux d’intérêt permet-elle théoriquement de juguler une inflation ? Elle peut freiner la demande globale de biens et de services, réduire les investissements des entreprises et renforcer la monnaie. Mais il s’agit surtout de réduire la demande des ménages. Ceux-ci voient le coût de l’emprunt augmenter lorsque les taux d’intérêt augmentent. Cela peut décourager les dépenses d’investissements à long terme, car les emprunts deviennent plus onéreux. C’est particulièrement vrai dans le domaine immobilier qui est frappé par les effets délétères de l’augmentation des taux d’intérêt qui n’atténue en aucune manière le prix des actifs immobiliers. Il n’est d’ailleurs que faiblement prouvé qu’une hausse des taux d’intérêt atténue l’inflation. En revanche, ses effets récessionnaires sont évidents dans un contexte de fort endettement.
La stagflation
On en arrive donc à une contradiction fondamentale par rapport aux missions des banques centrales : il faudrait de l’inflation pour éroder le surendettement, sachant que ce dernier ne disparaît pas : il se déplace. Les banques centrales, qui protègent le capital, veulent l’inverse. Il est donc impossible de stimuler la croissance et de combattre l’inflation dans l’exigence d’un désendettement général. Il aurait fallu que les banques centrales augmentent leur tolérance d’inflation à 4 % plutôt que de s’accrocher à un taux d’inflation de 2 % totalement irréaliste.
Dans son dernier essai Megathreats, l’économiste américain Nouriel Roubini (1958 -) décrit d’ailleurs, de manière très convaincante, un avenir économique caractérisé par la stagflation, c’est-à-dire une combinaison de croissance lente et d’inflation élevée, ce qui fragilise les politiques budgétaires et monétaires. Ses principales causes en seraient : l’inversion démographique qui réduit, en termes relatifs, l’emploi des travailleurs actifs dont les salaires vont augmenter alors que le vieillissement de la population ralentit la croissance économique, les restrictions à l’immigration vers les pays riches qui vont rigidifier la mobilité internationale du travail, la démondialisation qui va introduire des frictions au commerce international, la guerre froide entre les États-Unis et la Chine ainsi que d’autres chocs géopolitiques et militaires, les effets puissants du dérèglement climatique, et enfin une dépréciation du dollar qui entraînerait, par réaction, et comme dans les années septante, un renchérissement des matières premières.
L’enjeu social est immense
Aujourd’hui, et de manière accessoire à la tragédie humaine, la guerre israélo-palestinienne constitue un facteur d’inflation puisqu’elle accroît la défiance vis-à-vis des approvisionnements pétroliers et gaziers venant entre autres du Moyen-Orient. En d’autres termes, le monde occidental va renouer avec une inflation d’offre que la demande intérieure est incapable de résorber. On se trouve donc dans une configuration très différente de celle des années septante, mais le résultat est le même : une inflation rampante et un endettement croissant. Dans ce contexte, les ménages seront écartelés entre l’augmentation des prix et la faiblesse de leurs revenus. L’enjeu social est immense.
Il est donc plausible que les prochains mois deviennent non seulement très dangereux militairement, mais aussi frappés par une crise économique inflationniste. Si tant est que l’histoire puisse malheureusement se répéter, la guerre du Kippour, lancée en octobre 1973, soit un demi-siècle plus tôt, entraîna deux chocs pétroliers qui firent des années septante une décennie de cendres et de clous qui défigura l’Occident par un choc d’emploi et d’inflation qui le pétrifia. Cette guerre clôtura les trente (années) glorieuses d’après guerre que les Américains appellent les golden sixties. La guerre israélo-palestinienne actuelle signe la fin de 40 ans de néolibéralisme occidental, eux-mêmes déclenchés par le combat contre l’inflation de ces mêmes années septante.
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