Opinions

Le texte qui suit est une carte blanche d'Orianne Ondel, 25 ans, maître et agrégée en Histoire (ULB), qui enseigne cette matière à des élèves du cycle inférieur dans une école bruxelloise (1e, 2e et 3e années).

« Ma maman m'a dit que vous aviez pas le droit de me mettre zéro parce que j'étais pas là le jour de la fête du mouton. J'ai un certificat. Et mon prof de religion, il a dit aussi que vous aviez pas le droit de me faire écrire que j'étais absente à cause de l'Aïd. »

L'élève est là, devant mon bureau à me fixer, genre même pas peur. C'est le début de l'heure. Pas le temps d'accueillir l'ensemble de la classe, de les autoriser à s'assoir. Une seule a décidé pour tous : ils se passeront visiblement de ma cordialité aujourd'hui.

Je n'apprécie que modérément. J'apprécie encore moins le ton. Je suis sidérée de l'agressivité d'entrée de jeu. Pas de bol, moi aussi je mords. C'est vendredi, dernier cours de la journée, avec une accumulation de contrariétés à mon actif depuis 8h (photocopieuse capricieuse, grève annoncée mercredi, résultats désastreux dans deux de mes classes, dossiers pia à remplir, contrôle externe surprise programmé à jeudi...). Je renvoie donc, passablement énervée, l'adolescente à sa place et entame la leçon.

Un mois et demi plus tôt, j'annonce à toutes mes premières que le 26 octobre, soit la veille d'une semaine de congé, on quittera les bancs de l'école et on ira au musée. On visitera une exposition sur la Préhistoire, où ils pourront s'essayer aux activités des premiers hommes : allumer un feu, tailler du silex, chasser le renne ou tanner une peau. De quoi apprendre autrement. Ils ont l'air partant, s'enthousiasment même. Sauf qu'avec les semaines, j'ai plusieurs petites têtes inquiètes : « madame le 26 c'est l'Aïd, comment on va faire ? » L'Aïd ? « Oui madame, la fête du mouton, chez les musulmans, vous savez ? » Non, je ne savais pas. Je n'avais pas prévu. Erreur. Je les rassure en expliquant qu'on ne débordera pas de l'horaire habituel, et que dès 16h15 ils pourront célébrer l'Aïd en famille. Voilà la plupart d'entre eux rassurés. Mais à côté de ces élèves bien intentionnés, il y a la poignée de rebelles. Ils viendront pas, d'abord !

Interloquée, j'interroge les collègues. Y a-t-il un congé prévu et autorisé dans l'athénée pour motif religieux ? Tous s'accordent sur un non : le 26 est un jour comme les autres, partie intégrante de l'année scolaire, pour nous comme pour nos élèves, que le cours soit intra ou extra muros. Bon. S'entame alors une longue procédure pour faire valoir ma sortie obligatoire. Cela va des rappels au journal de classe, à des explications sur le fonctionnement d'une école laïque, ou encore à des réponses aux interpellations des parents. Au final, le 26 octobre, 90% des élèves déambuleront dans le musée. 90% entameront, sans vraiment en avoir conscience, une véritable démarche historienne : pour répondre à leur questionnaire, et donc résoudre une problématique générale, ils devront partir en quête d'indices, de traces, éparpillées un peu partout dans les quatre salles d'exposition, tels de vrais archéologues. Super chouette à voir pour leur professeur d'Histoire.

Mais il reste les 10%. Ceux qui n'ont pas payé la sortie et qui étaient priés d'être présents à l'étude pour effectuer eux aussi, un travail noté, par souci d'égalité. Ceux qui ne seront pas là. Ceux-là même qui me lanceront violemment que je n'ai pas le droit de leur mettre un zéro. Ceux qui me donnent l'image d'une adulte qui ne comprend rien, qui est injuste, intolérante, et probablement raciste. Et parmi eux, l'élève qui me brandira son certificat médical, alors que je lui avais effectivement demandé, deux semaines auparavant de m'écrire sur un papier qu'elle assumait ne pas venir pour motif religieux. L'absence devient justifiée.

Je dois donc m'incliner devant l'autorité médicale et présenter mes excuses.

Alors, ironiquement, je présente mes excuses.

Je présente mes excuses pour avoir voulu faire pour un mieux.

Je présente mes excuses pour avoir voulu organiser des sorties éducatives.

Je présente mes excuses pour avoir voulu la culture et la connaissance pour mes élèves – je n'ai jusqu'à présent trouvé dans aucun livre sacré le prêche de la bêtise, que du contraire, mais pardon puisque je n'y connais probablement rien.

Je présente mes excuses pour avoir voulu leur auto-réflexion.

Je présente mes excuses pour avoir voulu leur apprendre aussi le sens des responsabilités en leur ayant fait signer ce fichu papier.

Et parce qu'il ne faudrait surtout pas les oublier, merci aux élèves qui ont allié l'importance de l'école et l'importance de leur fête. Merci à tous les enfants et parents qui n'ont posé aucun problème, et qui, en s'inscrivant à l'athénée, en ont accepté les règles.

Mme Ondel