Le concile Vatican II n'avait pas voulu rédiger de catéchisme ni à destination des pasteurs ni à l'usage des fidèles. Paul VI considérait d'ailleurs que le concile Vatican II constituait par lui-même «le grand catéchisme des temps modernes». Or voici qu'aujourd'hui émane du Vatican un petit catéchisme universel.

Le document est construit en 600 questions et réponses. En les parcourant, j'ai été pris d'un sentiment de tristesse. Cinquante ans de recherches exégétiques, de réflexion théologique et de rénovation catéchétique me paraissent ici biffés d'un coup. Dès les premières questions, le ton est donné: «Peut-on connaître Dieu avec la seule lumière de la raison?» Réponse: «A partir de la création, c'est-à-dire du monde et de la personne humaine, l'homme, par sa seule raison, peut avec certitude connaître Dieu comme origine et fin de l'univers, comme souverain bien, et comme vérité et beauté infinie.» Ainsi, se trouvent renvoyés à l'inintelligence ou au mensonge tous ceux et celles qui doutent, sont agnostiques ou autrement croyants. Cette allégation de certitude concernant la connaissance de Dieu ne va-t-elle pas à l'encontre de l'expérience commune et de la critique moderne de la raison pour laquelle le sens du monde ne se donne pas dans l'évidence mais se prête à des lectures multiples et au débat?

Comment comprendre le péché originel? Le catéchisme parle de la chute d'Adam et Eve, nos premiers parents, à partir desquels le péché se serait propagé à toute l'humanité. En conséquence du premier péché, l'humanité se serait trouvée désormais soumise à la mort; une mort à laquelle Dieu ne l'avait pas destinée et de laquelle il veut maintenant la sauver. Le catéchisme n'hésite pas à lire ces récits de la création comme des récits historiques sans mention de leur genre littéraire, ce qui est pourtant élémentaire pour leur juste compréhension. Or, personne ne le nie, ces récits, d'ailleurs tardifs, sont symboliques et n'entrent en rien en concurrence avec les sciences paléontologiques. Chargés d'expériences, ils parlent de la condition humaine de tous les temps. A cet égard, le catéchisme aurait pu largement puiser dans les ressources de la théologie contemporaine pour exprimer de manière pertinente aux yeux de nos contemporains comment nous sommes solidaires dans le mal que nous faisons ou subissons, et combien cependant nous demeurons toujours précédés par la grâce, bien plus originelle que le péché, de l'amour inconditionnel de Dieu. Mais il eût fallu, pour cela, faire confiance en l'intelligence critique de chacun.

S'agissant de la vie en Eglise, le catéchisme insiste manifestement sur l'autorité du Magistère sans souligner, selon un juste équilibre, les droits d'expression des chrétiens en vertu de leur dignité baptismale. Vatican II, lui, n'hésitait pas à parler explicitement du droit des laïcs dans leur relation à la hiérarchie. Ce n'est pas le cas ici. Il est question strictement de l'obligation dominicale, mais, étrangement, la vie fraternelle en communauté, notamment en paroisse, n'est mentionnée nulle part.

Autre exemple dans un autre domaine. Il est dit que le divorce est un péché gravement contraire au sacrement de mariage. Cette affirmation est étonnante et troublera les chrétiens qui, en conscience, ont demandé la dissolution civile de leur lien de mariage. Le droit canon lui-même admet le bien-fondé d'une séparation des époux en cas d'échec de leur vie conjugale, surtout lorsqu'il s'agit de protéger les conjoints ou leurs enfants. Le divorce ne pourrait-il donc s'inscrire dans cette logique de protection sociale et juridique des conjoints séparés comme de leurs enfants?

Ces quelques exemples parmi bien d'autres suffisent à montrer que le catéchisme a choisi des positions conservatrices et intransigeantes. Et le ton est à l'avenant... Il s'adresse à l'obéissance de la foi plutôt qu'à l'intelligence. Aussi fera-t-il de bon pratiquants dociles, mais en se rendant incapable de rendre la foi désirable pour ceux qui se passionnent pour la vie et les causes humaines. Il confortera sans doute l'aile la plus traditionnaliste de l'Eglise, mais rebutera tous les autres ou les laissera indifférents. Ainsi au lieu d'unir, le document sera cause de divisions. Quels en seront les effets sur les chrétiens soucieux de croître dans la foi avec responsabilité, intelligence et générosité? Quel en sera l'impact sur les non-croyants désireux de comprendre, de chercher et de s'engager? Aux uns et aux autres, à bien des égards, ce catéchisme-là n'offrira que la photographie d'une manière surannée d'exprimer sa foi. A l'envers du dynamisme inventif du Concile. C'est cela qui m'attriste.

Mais comment donc en est-on arrivé là?

Le concile Vatican II avait souhaité non un catéchisme mais un Directoire Général de la Catéchèse, c'est-à-dire un texte d'orientation pour le contenu, l'esprit et l'organisation de la catéchèse. Ce Directoire parut en 1971. Ce n'est qu'en 1985 que quelques voix se sont fait entendre, au synode des évêques, pour souhaiter la rédaction d'un «Compendium de toute la doctrine catholique sur la foi et la morale qui serait comme un point de référence pour les catéchismes nationaux». C'est ainsi qu'en 1992, paraissait le Catéchisme de l'Eglise Catholique. Cette oeuvre monumentale de 700 pages était conçue originellement pour les pasteurs. Elle était censée servir de référence ou de points de repère pour aider les Eglises à rédiger des documents catéchétiques ajustés à leur contexte culturel. A ces Eglises, revenait la tâche des rédiger des catéchismes à l'usage des fidèles, en veillant à incarner la Bonne Nouvelle de l'Evangile dans les cultures particulières. En 1997, paraissait un nouveau Directoire Général de la catéchèse - un document ouvert et en général bien accueilli - pour orienter et stimuler la pastorale catéchétique dans l'Eglise. Cependant, lors du Congrès Catéchétique International qui s'est tenu au Vatican en octobre 2002, quelques voix, très minoritaires, se sont fait entendre dans les carrefours pour demander au Vatican, contrairement à toutes ses déclarations antérieures, de composer un abrégé du Catéchisme de l'Eglise Catholique, pour un usage immédiat dans la catéchèse et à l'intention de tous les fidèles. Le Vatican a saisi cette demande comme si elle représentait le voeu de l'assemblée, laquelle, pourtant, n'a pas eu l'occasion de débattre ni de se prononcer sur le sujet. Et aujourd'hui paraît l'abrégé en question, qui se présente donc comme un petit catéchisme universel, destiné à être traduit dans un nombre indéfini de langues. Le fait est nouveau. Jamais dans l'histoire de l'Eglise, on n'a eu de petit catéchisme universel. Le Vatican en a pris le risque sans l'assentiment des Eglises particulières, auxquelles pourtant est traditionnellement dévolu le soin de rédiger les documents catéchétiques à l'usage des fidèles. Le Vatican ici innove mais dans la centralisation, voire dans la pensée unique. A l'évidence, ce petit catéchisme est le fruit d'une suite de coups de pouce, sinon de coups de force de la tendance conservatrice de l'Eglise.

Comment sera-t-il reçu? Que diront les théologiens qui en feront l'analyse? Comment se positionneront les conférences épiscopales qui n'ont pas été demandeuses d'un petit catéchisme universel et qui s'en trouvent maintenant encombrées? L'avenir nous le dira.

Le concile Vatican II soulignait que tout chrétien, en vertu de sa dignité baptismale, «a la faculté et même le devoir de dire son sentiment en ce qui concerne le bien de l'Eglise». C'est ce que je me suis efforcé de faire ici. Avec d'autres, je l'espère. Les chrétiens d'aujourd'hui sont, en effet, devenus assez mûrs dans leur foi pour exercer cette faculté et ce devoir de libre expression. Le petit catéchisme universel qui vient de paraître aura peut-être cette utilité-là: offrir l'occasion de promouvoir dans les églises la culture du débat. L'espérance l'emportera alors sur les regrets.

© La Libre Belgique 2005