Une opinion de Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, auteur, notamment, de La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique et Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps (publiés tous deux aux Presses Universitaires de France), Oscar Wilde et Lord Byron (publiés tous deux chez Gallimard – Folio Biographies), Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie (Alma Editeur), Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné et Gratia Mundi – Raphaël, la Grâce de l’Art (publiés tous deux aux Editions Erick Bonnier).

C’est une époque aussi sombre que douloureuse, où les morts se comptent quotidiennement par dizaines de milliers, et souvent dans une effroyable solitude, voire un cruel anonymat, celle de ces tristes jours : l’épuisant et long confinement dû à ce tragique fléau planétaire qu’est le coronavirus ajoute désormais l’ennui le plus terne, guettant parfois jusqu’aux âmes les plus solaires, au désespoir le plus lancinant quant l’avenir, sinon de l’humanité elle-même, du moins de nos sociétés dites modernes.

Le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre

Maudit printemps, pourtant synonyme de renaissance à la vie en temps normal, que ce mois d’avril, et peut-être même de mai, 2020 ! Jamais, à l’aune de ce mortel ennui, où le poids de l’existence paraît plus pesant que l’air de la vie, le grand Victor Hugo n’a semblé avoir autant raison lorsqu’il affirmait, dans Les Châtiments (IV, 9), que "le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre". A méditer, plus que jamais !

Mortelle civilisation

Ainsi, il y a trois semaines déjà, le 26 mars dernier, écrivais-je le premier chapitre, intitulé "Mortelle Civilisation", d’une série de chroniques destinées à tenter en toute humilité, et pour ma modeste part, de "penser le monde au temps du coronavirus". Cette réflexion, qui avait comme point de départ une célèbre phrase – "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles" – de Paul Valéry en ce magnifique texte qu’est La Crise de l’Esprit (paru, au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1918), fut alors publiée dans quelques-uns des meilleurs médias de l’Europe francophone. En voici, pour mémoire et à toutes fins utiles, le lien électronique.

Je ne reviendrai donc pas ici sur son contenu, sinon, à l’obscure lumière (l’oxymore est ici de mise) de ce dramatique temps du coronavirus précisément, pour répéter, avec l’admirable Valéry toujours, qu’ "une civilisation a la même fragilité qu’une vie". Notre prétendu “modèle social", et a fortiori ses dérives économiques, funestes conséquences d’un libéralisme mal compris, est manifestement, en ces temps aux rumeurs d’apocalypse, à bout de souffle : un minuscule mais surpuissant virus peut en effet détruire, ou presque, sinon une civilisation tout entière, du moins une partie – la moins glorieuse et la plus criminelle lorsque le spirituel se voit occulté par le matériel – de sa culture !

Un totalitarisme qui ne dit pas son nom : sécurité collective ou liberté individuelle ? 

C’est ainsi, ajoutais-je en mon article précédent, que "notre monde contemporain se veut tellement réglé, formaté, normatif, contrôlé, surveillé, réglementé, telle une parfaite machine à fabriquer un totalitarisme qui s’ignore, un fascisme qui ne dit pas son nom, qu’il a fini, au comble d’un paradoxe aussi vertigineux que compréhensible, par se dérégler, se détraquer, sans plus de limites pour le contenir dans la sphère de la raison, du simple bon sens. Conclusion ? Nous en payons aujourd’hui, hélas, le lourd et tragique tribut !"

D’où, urgente, cette autre question, que ce nouveau confinement, justifié et même nécessaire ou non qu’il soit, ne peut manquer de poser à tout individu épris de liberté, ce bien inextinguible pour toute démocratie correctement entendue : faut-il donner raison à l’autorité scientifique aussi bien qu’à l’avis médical, et par voie de conséquence à nos dirigeants politiques, lorsque, pour garantir la sécurité collective face à cette immense crise sanitaire, ils entendent aliéner, sans plus jamais rien demander au peuple de surcroît, la liberté individuelle ?

A tout un chacun, certes, le droit d’opiner ! Je sais en outre combien, sur cette épineuse mais ô combien vitale question de la santé du monde, le débat est houleux. Comment toutefois, face à ce terrible mais juste dilemme, ne pas prendre en considération, lorsque l’on a dénoncé, comme on l’a fait plus haut, les dangers d’un fascisme qui ne dit pas son nom, ce que vient de déclarer, dans un récent entretien, mon ami André Comte-Sponville, fin connaisseur des plus grands philosophes (et de l’extraordinaire Ethique de Spinoza en particulier) : "J’aime mieux attraper le Covid-19 dans un pays libre qu’y échapper dans un Etat totalitaire" !

Big Brother et "le meilleur des mondes" : péril en la demeure démocratique

La question, sans que je souscrive nécessairement à la réponse donnée par Comte-Sponville (car l’on pourrait tout aussi aisément inverser l’interrogation : faut-il prendre le risque insensé, afin de préserver sa liberté, de contaminer autrui ?), mérite, assurément, d’être posée. D’autant que, sous couvert donc de santé collective et moyennant apparemment le plus noble des alibis moraux, ce sont de plus en plus souvent de simples instances administratives, voire judiciaires ou même policières, qui, sans plus prendre désormais la peine de consulter sur ce point pourtant fondamental le parlement, ni même quel que mandataire politique que ce soit, prennent pour tout le monde, et parfois de manière totalement arbitraire, d’aussi importantes décisions, allant jusqu’à multiplier, pour qui se rendrait « coupable » de tel ou tel « délit » (lequel n’est par ailleurs inscrit en aucune loi constitutionnelle ni code pénal), les amendes et autres sanctions, ou, pis encore, à imposer, de façon tout aussi aléatoire, leurs tarifs. Le coronavirus, prétexte tout trouvé malgré l’importance du danger (que personne, à l’évidence, ne nie ici), a, en l’occurrence, bon dos pour remplir, et le plus souvent au détriment des classes les plus défavorisées, les caisses de l’Etat, si ce n’est celles des villes ou des communes !

Quand la tyrannie s'avance masquée : le "discours sur la servitude volontaire"

Quant à vouloir "tracer" (le déjà tristement célèbre "tracking" d’après confinement), via on ne sait quelle obscure application sur smartphone, les potentiels malades, ou simplement susceptibles d’être contaminés ou d’infecter leurs voisins, au flagrant mépris de tout respect de la vie privée comme de toute dignité humaine, voilà une idée à laquelle, en cet inepte, aseptisé "Meilleur des Mondes" à la Aldous Huxley, même les pires dictatures du passé, du communisme au nazisme, n’avaient encore osé songer en leurs délires les plus périlleux ou loufoques. Orwell et son Big Brother du déjà lointain et daté "1984" sont là, et sans pour autant verser dans les irrationnels pièges d’une théorie complotiste de mauvais aloi, carrément dépassés, rétrogrades : "old fashioned" et même "has been" !

Quant à vouloir pister les citoyens à cet effet, comme le préconise le gouvernement belge à travers deux milles "enquêteurs" dispersés en rue, voilà une initiative qui, par-delà même son ostensible image de stigmatisation, n’est pas sans rappeler de sinistre mémoire, quels que soient certes les bons sentiments honnêtement affichés en l’occurrence, certaines des pratiques et méthodes les plus répréhensibles au sein d’un passé que l’on croyait pourtant révolu. A quand donc le petit mais efficace signe distinctif (pas nécessairement, cela va de soi, une étoile jaune !) accroché bien en vue, pour les malades ouvertement déclarés ou simplement suspects, sur la poitrine ? N’est-ce pas là outrepasser, quel qu’en soit le motif, toute acceptable ou décente mesure ? L’hypocrisie, non moins que la bêtise, n’a décidément pas de limites chez certains de nos cols blancs et autres libres penseurs autoproclamés : ils devraient relire très sérieusement, ces petits chefs égarés de la pseudo-démocratie contemporaine, le grand, brillant et surtout très visionnaire Voltaire afin de mieux s’éclairer, s’ils ont encore quelque éclair de génie, aux Lumières de la Raison !

A l'alarme, citoyens !

D’où, au vu de cette tyrannie qui s’avance masquée (c’est le cas de le dire aujourd’hui, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots mais paraphrasant plutôt ici la fameuse formule de Descartes en une lettre adressée au père Mersenne), ce cri d’alarme ! Allons-nous accepter passivement, sans résister ni broncher, dociles comme les moutons de Panurge du vieux mais sage Rabelais, pareille tentation totalitaire ? Ne pas se révolter un tant soit peu, mais courageusement, de manière adulte et responsable, face à pareil abus de pouvoir serait donner implicitement raison, pour notre plus grand malheur – pire encore que cette terrible menace du coronavirus – à cet autre grand penseur, ami du sceptique mais lucide Montaigne, qu’était Etienne de La Boétie lorsqu’il discourait, pour mieux la condamner du haut de sa libre mais intelligente critique, sur la "servitude volontaire", cet insidieux mais mortifère poison, à coup sûr, de toute saine démocratie.

A l’alarme, citoyens : notre démocratie, oui, est vraiment malade !