Une opinion de Christophe Duffeler, professeur de français au Centre scolaire Saint-Michel, à Etterbeek.


Proposer des tablettes à l’école ne fait que renforcer la dépendance des élèves aux écrans. L’enseignement par le numérique constitue bel et bien un miroir aux alouettes pédagogique.

Dans le roman de Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, on tente initialement de former les cerveaux à l’aide d’un logiciel de répétition d’informations. C’est l’hypnopédie. Pendant le sommeil, les cerveaux reçoivent les données à mémoriser. Mais comme "on ne peut apprendre une science à moins qu’on ne sache pertinemment de quoi il s’agit", l’expérience pédagogique s’avère un échec. Cependant, elle permet l’élaboration du logiciel d’endoctrinement en mesure, lui, de transmettre les réflexes conditionnés nécessaires au fonctionnement social.

Toutes proportions gardées, la numérisation de l’enseignement mise en place aujourd’hui reproduit ce schéma.

Puisque le savoir est dans le téléphone et que des applications conçues par des professionnels permettent d’apprendre tout seul, dispensons les profs du rôle de passeur de savoirs et formons-les à devenir des coachs de la pédagogie numérique.

Les profs, coachs par le numérique

De la sorte, on inscrit enfin l’école dans le XXIe siècle et on résout le problème de la formation des enseignants ainsi que celui de leur pénurie. Dès lors, on peut aussi rogner le financement de l’enseignement. Puisque les élèves sont désormais invités à travailler en autonomie sur des applications tellement performantes, on peut en effet diminuer l’encadrement pédagogique et moins se soucier de sa qualification.

Cette logique est aujourd’hui proposée par les géants du numérique désireux d’investir le marché éducatif et de former de nouveaux consommateurs. Il est à craindre qu’elle ne s’impose à la faveur d’un lobbying pressant et de la dépendance aux écrans qui s’est développée. Déjà, l’on a vu des écoles "Steve Jobs" s’implanter aux Pays-Bas et l’on voit chez nous des écoles signer des partenariats avec la marque à la pomme pour travailler sur tablettes. À l’heure du tout-à-l’écran, tout est fait pour complexer l’école qui voudrait conserver son tableau à la craie, ses feuilles de papier et ses profs qualifiés.

Devant une logique si persuasive et culpabilisatrice, l’enseignant ne pouvait jusqu’ici qu’opposer un scepticisme expérimental fondé sur l’observation quotidienne des dégâts provoqués par l’addiction aux écrans qui s’est développée dans beaucoup de foyers. Dans son ouvrage publié en septembre 2019 et intitulé La Fabrique du crétin digital, l’enseignant Michel Desmurget reprend des chiffres alarmants : 4 h 45 par jour chez les enfants de 8 à 12 ans et 6 h 45 par jour chez les adolescents entre 13 et 18 ans (1). En effet, que ce soit en matière de capacité d’attention, de concentration, d’information, de santé, de niveau de lecture, de maîtrise du langage, de capacité sportive, l’enseignant mesure l’ampleur des effets délétères du numérique récréatif au jour le jour.

Contre-performance

Mais depuis la publication de l’ouvrage de Michel Desmurget, l’enseignant soucieux de préserver ses méthodes pédagogiques doit savoir qu’il peut aussi s’appuyer sur la littérature scientifique en matière de neurosciences.

En effet, brisant les discours convenus, ce docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) montre que "l’actuel mouvement de numérisation du système scolaire relève d’une logique bien plus économique que pédagogique" puisqu’il est établi que "plus les États investissent dans les technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (les fameuses TICE), plus la performance des élèves chute".

Les facteurs qui expliquent cette contre-performance sont explicités. Il y a d’abord, la concurrence déloyale des usages récréatifs du numérique. Une étude a, par exemple, montré qu’au cours d’une leçon de géographie interactive, les étudiants disposant d’un ordinateur portable ont consacré les deux tiers du temps de la leçon à des tâches distractives. Et il a été établi que "tout dérivatif numérique se traduit par une baisse significative du niveau de compréhension et de mémorisation des éléments présentés".

Il y a ensuite la difficulté à appréhender la dimension didactique des contenus numériques pour un apprenant. Ainsi, les Moocs (cours en ligne) qui ont généré tant d’espoirs se révèlent en définitive des outils d’apprentissage adaptés seulement à une élite intellectuelle capable de se motiver. Les taux d’abandon et d’échec y sont en effet massifs (90 à 95 %). Par ailleurs, l’absence de critère de fiabilité dans les algorithmes de recherche sur le Net expose l’enfant ou l’étudiant sans repères disciplinaires à toutes les falsifications possibles.

Enfin, il y a ce que les chercheurs ont nommé "le déficit vidéo". C’est le réjouissant constat que notre cerveau ne réagit pas de la même façon à la présence virtuelle ou réelle de l’autre. On a pu notamment le montrer à travers les neurones miroirs qui s’activent de la même manière lorsque j’agis ou vois agir autrui et témoignent ainsi de l’existence d’une forme d’empathie physiologique chez l’humain.

En effet, devant une représentation vidéo humaine, leur réactivité s’avère infiniment plus faible. Ce qui explique pourquoi les enquêtes menées chez les enfants révèlent que les informations sont mieux comprises et retenues quand elles sont transmises par une personne physique par rapport à l’enregistrement vidéo de cette même personne.

En définitive, si l’enseignement par le numérique (et non du numérique dont l’utilité est incontestée) constitue bel et bien un miroir aux alouettes pédagogique, il se traduit par une consommation de produits numériques de nature à accentuer la dépendance des enfants et adolescents à leur égard. Le meilleur des mondes ?

(1) : Desmurget Michel, "La Fabrique du crétin digital, Les dangers des écrans pour nos enfants", Seuil

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L’école contre les robots"