Opinions Tout au long de leur scolarité, les élèves sont sommés de participer davantage en classe. Si l’extraversion est séduisante, l’école n’en a-t-elle pas fait une norme oppressante qui fait souffrir les plus discrets ? Une opinion de Rachid Zerrouki, professeur en Segpa à Marseille et journaliste.

Si pour vous la solitude est une aventure féconde tandis que vous vivez chaque soirée mondaine comme un exil forcé, si vous préférez l’intimité des textos à la contrainte des appels téléphoniques et si vous avez cette tendance rendue étrange à observer, à recueillir beaucoup d’informations avant de vous exprimer, vous êtes probablement ce que Carl Gustav Jung aurait catégorisé comme "introverti". C’est ainsi que ce psychologue, en 1921, avait qualifié les personnes qui puisent plus facilement leur énergie dans le calme et la solitude, et qui la perdent avec davantage de fracas là où les interactions sociales sont incontournables. À l’école, par exemple.

Ce qu’on attend des élèves

Si, comme le disait Anaïs Nin, "notre culture a élevé au rang de vertu le fait de vivre comme des extravertis", l’institution scolaire n’y est pas étrangère : on attend de tous les élèves qu’ils engagent des conversations, participent, répondent aux questions ou en posent. Et lorsqu’ils préfèrent prendre le parti du silence, une appréciation du professeur sur le bulletin vient sanctionner leur discrétion : "Dans tous mes bulletins, on peut lire que je suis ‘trop effacée’, ‘trop discrète’, puis au début de ma vie professionnelle, on m’a dit que j’étais ‘transparente’", raconte l’auteure et conférencière Sophie Gourion.

La mise en retrait n’est pourtant pas synonyme de passivité : "J’ai l’impression que les profs confondent souvent le manque de participation et le manque d’investissement", se défend Léa, une étudiante en droit de 21 ans. Et l’introversion n’est pas non plus à confondre avec la timidité, ajoute Lyna, une interne en psychiatrie qui a connu les sermons rituels dans les bulletins de notes : "J’ai mis du temps à comprendre que je n’étais pas timide, seulement réservée dans le sens où fournir une réponse orale exigeait de moi une réflexion préalable." Dans The Introvert’s Way, Sophia Dembling explique qu’il est, en effet, crucial de faire la distinction entre les deux : "On mélange l’introversion et la timidité parce qu’elles sont toutes deux liées à la socialisation - mais le manque d’intérêt pour l’interaction n’est pas la même chose que la peur de l’humiliation sociale."

La force des discrets

Ainsi, le silence de l’élève qui demande rarement la parole et rechigne à travailler en groupe n’est pas toujours à prendre comme une marque de nonchalance ou un appel à l’aide. Parfois, derrière la discrétion d’un écolier, il y a toute la concentration, la réflexion et la curiosité d’un enfant qui ne cherche qu’à vivre en accord avec sa nature profonde dans un environnement injustement hostile à son caractère. Dans La Force des discrets (2012), Susan Cain explique que "les introvertis vivant dans le monde de l’idéal extraverti sont, comme des femmes dans un monde d’hommes, bafoués pour un trait de caractère indissociable de leur identité profonde".

À l’école, ces bafouages prennent la forme de remarques blessantes ou de tentatives infructueuses pour "libérer" l’introverti. Et dans certains cas, imposer l’oralité à un élève qui se réfugie dans sa bulle peut être lourd de conséquences. Mélanie, à 38 ans, peut en témoigner : "Ces injonctions ont été paralysantes et m’ont toujours donné l’impression d’être inférieure." Aujourd’hui encore, quand elle entend dire qu’elle serait "transparente", elle replonge dans une forme de dépréciation d’elle-même : "Parce que ça me renvoie à mon vécu scolaire, le fait de décevoir la personne qui représente l’autorité, la connaissance, la sagesse." Manon, une étudiante de 22 ans, a vécu une expérience similaire au collège : "Pourquoi on tient tant à nous faire parler devant une trentaine de personnes, à l’âge le plus ingrat qui soit, alors que tout ce qu’on veut, c’est se faire remarquer le moins possible ?" demande-t-elle.

Bien sûr, il serait périlleux de contester les vertus de l’éloquence et la légitimité de son enseignement. Dans un monde qui appartient aux beaux parleurs, captiver son auditoire est une prouesse féconde, et convaincre est un sésame. Ni les professeurs ni l’institution qu’ils représentent ne semblent animés de mauvaises intentions lorsqu’ils insistent tant pour sortir les introvertis de leurs bulles protectrices. Magalie, professeure des écoles à Bordeaux et youtubeuse, confie même avoir des petites astuces pour les soulager : "En début d’année, je leur laisse le temps d’avoir confiance en moi et d’avoir confiance en leurs pairs. Peu à peu, je vais les chercher pendant les activités en classe entière."

"Bougie éteinte"

Toujours est-il que, vraisemblablement, les méthodes employées contiennent souvent des maladresses et laissent des séquelles. En effet, il est troublant de constater la précision remarquable avec laquelle les introvertis se souviennent, dix ou vingt ans plus tard, des mots qui ont été utilisés pour décrire leur personnalité : "‘L’élève est comme une bougie, éteinte’. J’ai maintenant 32 ans, et je m’en souviens encore", raconte Aurélie, en référence à son bulletin de CE2.

Cela n’étonnera pas l’inspecteur général Christophe Marsollier : dans ses travaux sur la bienveillance active, il parle de ces paroles qui blessent, puis qui restent et qui dégradent la confiance de l’élève en ses propres capacités. Surtout, en s’obstinant à lutter contre le silence des introvertis, l’école oublie de valoriser la force qui en découle : "La disposition de l’esprit qui consiste à prendre le temps de considérer les stimuli plutôt que de se précipiter pour y répondre est intimement liée à la réussite intellectuelle et artistique", explique Susan Cain dans la Force des discrets. En la lisant, on découvre que même là où règnent les bavards, dans la politique ou l’activisme, des tournants majeurs ont été initiés par des taiseux non pas en dépit de leur introversion, mais grâce à elle. Et à l’heure où, dans les entreprises, on démolit les cloisons au profit des open-spaces, ceux qui ont l’élégance de répondre au tumulte du monde par plus de silence et de concentration nous rappellent l’évidence énoncée par la journaliste Winifred Gallagher dans The Atlantic : "Ni E = mc2 ni le Paradis perdu ne sont l’œuvre d’un fêtard."

(©Libération)