Une chronique de Xavier Zeegers.

Au moment où Hillary Clinton déclare qu’elle se reverrait bien à la Maison-Blanche en occupant cette fois le bureau ovale où son mari ne fit pas que travailler, une ancienne stagiaire qui y fit les heures supplémentaires les plus commentées au monde revient aussi dans l’actualité. En la voyant apparaître devant une immense salle suspendue à ses lèvres, on pouvait craindre le pire, mais comme le disait Jean Amadou "le caleçon est au vaudeville ce que la toge est à la tragédie", et nous y étions, grâce à une Monica Lewinsky transformée, d’une stupéfiante maturité, qui parla justement d’une vieille actualité tragique - mais oui : pour elle ! - dont elle fut le détonateur autant qu’un révélateur : le harcèlement cybernétique.

"A cette époque, dit-elle (1), les réseaux sociaux n’existaient pas encore. On suivait l’actualité par les journaux et la télévision. Ce fut pourtant déjà horrible, car je fus jetée en pâture, devenant soudain une petite salope, un traînée, une bimbo, pour avoir commis cette erreur pourtant banale : tomber amoureuse de son patron. Hélas, c’était le président des Etats-Unis. Mais qui n’a pas fait d’erreur à 22 ans ? S’il en est un, qu’il lève la main ! "Personne ne broncha. "C’est bien ce que je pensais !" ironisa-t-elle avec humour, et dès lors tout son passé y passa. Pas dans un esprit de revanche, non, elle assume, c’est une vielle histoire désormais. Pour elle. Mais maintenant c’est l’enfer pour tant d’autres…

Internet est une bonne chose, qui permet de se retrouver, de partager des informations, de se cultiver mais c’est aussi, nous le constatons sans cesse, une machine de guerre, et elle a raison de préciser que par méchanceté gratuite, inconscience, esprit de lucre, chantage, elle transforme la vie quotidienne en un champ de mines ou de ruines. Elle y alla fort, mais avec justesse : oui, le numérique qui s’emballe, sans contrôle, sans freins, devient un broyeur, une mitraillette à bousiller, humilier, harceler, persifler, à coups de mensonges outrageants, attaques vicieuses, photos volées, conversations confisquées, et elle affirme que si son comportement "inapproprié" avait été jeté en pâture trois ans plus tard, c’est bien simple : elle en serait morte. Elle évoque ses parents, horrifiés par la mort de jeunes qui ne supportent pas ce matraquage constant et déstabilisant. Ils étaient déjà aux aguets pour elle, craignant le moment fatal où elle basculerait, laissant les portes ouvertes de sa chambre ou de la salle de bain, pour le cas où…

Monde insupportable que celui-là, insiste-t-elle, plaidant pour le retour d’une compassion a minima au lieu d’agressions permanentes, pour qu’une génération, et les suivantes, réfléchissent enfin avant de cliquer compulsivement comme on appuie sur une gâchette. La honte est devenue une industrie rentable, conclut-elle. "Quand donc cela s’arrêtera-t-il ? Ce qui m’a sauvée, c’est l’empathie de quelques-uns. Retenez cela, je vous en conjure."

Impressionnant plaidoyer, qui vient à son heure. On fait venir dans les écoles des anciens déportés pour qu’ils témoignent de leur tragique expérience. Fort bien. Mais des parents ne devraient-ils pas y témoigner aussi du traitement odieux de leurs enfants suicidés, et donc assassinés par des harceleurs sadiques, présents… dans l’école même ? Songe-t-on au fait qu’une langue peut servir de dague ? Françoise Giroud connut une terrible humiliation dans sa vie, qui la conduit à une sérieuse tentative de suicide, lorsque son patron et amant dut la virer de "L’Express" lorsqu’elle vacilla, ne supportant pas la séparation. Pourtant, sans la blâmer, j’ai lu bien plus tard sous sa plume que Monica Lewinsky "est la seule femme dont les hommes regardent spontanément la bouche avant les seins". Mot bien tourné, mais si cruel ! Qu’il est donc difficile d’être simplement un peu, voire "bêtement", gentil ! Est-ce vraiment trop demander à notre époque ? C’est le plaidoyer de Monica, à la dignité enfin retrouvée. Bravo, madame !


(1) A voir en tapant sur Google : Monica Lewinsky et son discours sur la honte, avec sous-titre.


* Titre choisi par la rédaction.