Une opinion d'Eric de Beukelaer, prêtre catholique.

Alors que se déroule le procès de l’attentat contre Charlie Hebdo, une nouvelle agression est commise à l’ancienne adresse du magazine et un professeur d’histoire se fait décapiter pour avoir montré à ses élèves une caricature de Mahomet… Cette triste actualité m’invite à rappeler une fois de plus, pourquoi je suis "Charlie". À l’instar de nombreux croyants de toutes religions, je n’aime pourtant pas cet hebdo. Son ton potache et transgressif ne m’a jamais fait rire. Charlie s’inscrit dans le sillage d’une presse voltairienne qui utilise la caricature féroce, pour dénoncer les abus en tous genres. Libre à eux de le faire. Libre à moi de ne pas apprécier ce registre de discours. Autant je goûte l’humour qui sourit de toute chose à commencer par soi-même, autant j’ai du mal à supporter le "bel esprit" qui ridiculise l’autre en lui décochant des flèches. Sans doute, parce que j’en ai trop été témoin et parfois victime, jadis dans les cours de récréation. Sans doute, aussi, parce que je pense qu’un peu de tact envers celui qui diffère de moi est un art de vivre qui honore la civilisation. Si d’aucuns pensent que "l’humour est la politesse du désespoir" (Selon moi, l’humour est plutôt avec l’art et la spiritualité, l’antenne de Dieu en ce monde), je juge quant à moi que le sarcasme est le désespoir de la politesse. Pour cette raison, je n’aime pas Charlie Hebdo. Et pourtant, depuis les attentats et aujourd’hui plus que jamais, je me déclare "Charlie". Ceci, par défense d’une double cause : la première relève du droit des hommes ; la seconde, du droit de Dieu.

Défense du droit des hommes

La démocratie est un régime politique où la parole remplace la violence. Il y est loisible de débattre, de discuter, voire de se disputer, mais non pas "de se faire justice". En clair : je ne suis pas obligé de rire de tout ; j’ai le droit de m’offusquer - voire de me fâcher - par rapport à certaines publications. En cas de diffamation claire, je puis même saisir les tribunaux. Mais rien n’autorise la violence à l’encontre de celui qui m’a offensé. Ainsi, je suis assez copain avec un dessinateur de presse, qui publie dans un autre quotidien bruxellois. Parfois, il nous est demandé de débattre à deux voix sur "religion et caricature". Lors de nos échanges, je souligne que si ses dessins de Jésus à la crèche me font souvent sourire, je bloque à chaque fois qu’il représente le Christ en croix. Pourquoi ? Parce que cela touche à une dimension sensible et sacrée de ma vie de foi. Vais-je pour autant me fâcher ou appeler à la censure ? Non, car la liberté d’expression de l’artiste est totale. L’unique fois dont je me souvienne, où les évêques de Belgique ont réagi contre une caricature, ce fut quand un grand groupe de presse lança une chaîne TV pour jeunes en mettant en scène un Christ junkie et ventripotent. Oui, à la liberté de l’artiste, mais non au Christ comme homme-sandwich du capitalisme. Et encore, la réaction des évêques fut efficace, non pas parce qu’elle s’indigna, mais parce qu’elle ringardisa cette publicité, mettant l’opinion - et les rieurs - de son côté.

Défense du droit de Dieu, ensuite

Si Dieu est Dieu, comment un dessin de presse pourrait-il l’empêcher de dormir ? Il connaît le cœur de l’homme mieux que nous, puisqu’Il nous a créés libres. Celui qui fait violence pour "venger l’honneur divin" trahit que son image du Très Haut est celle d’un personnage faible et falot, qui a besoin qu’on le protège des excès humains… Ce faisant, il fait une double injure au Seigneur : d’abord en le rabaissant à la dimension d’un tyran insécurisé qui frappe quand on le moque ; ensuite en faisant du tort à ses frères humains, qui sont des créatures de Dieu. En clair : le vrai blasphémateur est celui qui use de violence au nom de Dieu. Voilà pourquoi, je suis et reste "Charlie".

=> Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer/