Un témoignage de Jeanne*, 26 ans, juriste, victime de trafic d'êtres humains.


Chère X, 

Je ne te connais pas. Et pourtant – et je n’arrive pas à chasser ce sentiment – j’ai l’impression qu’on se connait depuis un certain temps. Peut-être parce que j’ai vécu quelque chose d'assez similaire. Moi aussi, j’ai rencontré quelqu’un que j’aimais. Quelqu’un dont je croyais qu’il m’aimait. Quelqu’un qui était là pendant mes moments difficiles. Quelqu’un qui savait quoi dire dans ces moments-là, mais qui savait aussi comment les exploiter pour son propre compte. Moi aussi, j’ai été victime de ce qu’on appelle le trafic d’êtres humains.

Tu as 17 ans. Tu arrives bientôt à la fin de ta scolarité. C'est un drôle d'âge, entre l'adolescence et l'âge adulte, où l'on est censé être préoccupé par des choses qui apparaîtront, dix ans plus tard, très triviales. Les examens, les petits copains ou copines, les habits, le maquillage, qui nous accompagnera à cette fête vendredi soir, et ce qu’en pensent les autres de tout ça. Pour toi, tout ça paraît peut-être irréel. Absurde, même, et surtout loin de ta réalité.

Souviens-toi de quand tu étais petite. Quand tu jouais à cache-cache pendant la récré. Quand tu écoutais des histoires, des contes de fées avec les dragons et les chevaliers. Souviens-toi de la magie de l’enfance.

En ce moment, tu peux avoir le sentiment que le temps est divisé en deux : il y a la période "avant" et la période "après". Et la différence entre les deux peut être énorme. Tu as peut-être le sentiment de t’être perdue toi-même, d’être devenue une personne différente, ou d’être abîmée. Je le sais parce que je l’ai vécu. Et cela prend du temps. Mais s’il n'y a qu’une chose que tu dois retenir, si tu lis cette lettre, je veux que tu retiennes cela : tu n’es pas détruite.

Tu grandiras, et tu guériras

Tu as changé, c’est un fait inévitable. Chaque expérience nous change, surtout les événements si traumatiques. Mais tu peux te reconstruire, te retrouver, petit à petit. Sois patiente. Écoute les bons conseils, mais suis ton cœur. Fais ce qui te fait te sentir bien, en ce moment. Si maintenant cela signifie que tu veux pleurer, pleure. Ne laisse personne te dire que pleurer est une faiblesse. Ne laisse personne te dire comment tu dois guérir, ou à quelle vitesse. Prends tout ton temps. Tu as le temps. Et tous les jours tu grandiras, et tu guériras.

Quand je pense à moi-même il y a cinq ans, je voudrais dire à cette jeune adulte à quel point ça vaut la peine de se battre. Je voudrais lui raconter la première fois où, un beau jour, j’ai été délivrée de l'angoisse pour un moment. Je voudrais lui raconter qu’elle finira ses études de droit par une défense de mémoire réussie. Qu’elle voyagera seule, et aimera cela. Que les cauchemars diminuent, petit à petit, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus que quelques-uns par an. Qu’elle pourra ressortir, seule, sans se rappeler des mauvais souvenirs. Qu’il y aura des jours où elle ne pensera pas à ce passé. Je voudrais lui dire que, dans cinq ans, elle travaillera comme juriste.

Chère X, il n’y a aucun moyen d’exprimer l’horreur de ce que tu as vécu. Mais je veux que tu saches que tu n’es pas seule. Que toutes les survivantes et survivants sont derrière toi. Je veux que tu saches que ce n’est pas de ta faute et tu n’as rien à te reprocher. Tu es plus forte que ce que tu penses et, bientôt, tu seras plus forte que jamais. La force et le courage n’ont rien à voir avec l’absence d’angoisse. Le courage, c’est justement quand on a peur mais qu’on continue à vivre. Je veux que tu saches que tout ce mal, toute cette peine ne sont pas éternels. Que petit à petit, ils seront remplacés par des belles choses. 

Je veux que tu saches que tu peux respirer, maintenant, et que tu es précieuse. Je veux que tu saches que tu peux prendre ton temps. Tu as survécu à l’enfer. Maintenant tu peux te reposer et guérir.

Courage, je pense à toi,

Jeanne* (26 ans, juriste)

*Jeanne est un pseudonyme. L'auteure est connue de la rédaction. 

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