Une opinion de Jacques Meyers, professeur du cours de citoyenneté et de philosophie dans un athénée de Schaerbeek, en réponse au témoignage de Nathalie Skowronek, mère d'une fille dont la photo d'elle nue a circulé dans son école.

À la maman qui n'a pas osé sortir de la honte,

et peut être également à sa fille.

Madame,

Je donne le cours de citoyenneté et de philosophie dans un athénée situé au cœur de Schaerbeek. C'est dans la salle des professeurs de cet établissement relevant du réseau officiel que j'ai pris connaissance de votre témoignage paru dans La Libre Belgique - l'école y est abonnée - et ai décidé d'en faire le thème des trois leçons qui m'attendaient dans l'après-midi - trois classes, donc, de 4ème, 5ème et 6ème année.

Mon objectif pédagogique était le suivant : cerner la notion d'empathie, mais, surtout, inviter les élèves à poser, après lecture du texte, les questions philosophiques (ou existentielles) que susciteraient chez eux les faits que vous relatez dans votre témoignage. Un autre objectif, non annoncé aux élèves, était de les inviter à entrevoir concrètement la puissance destructrice que peuvent avoir les smartphones qu'ils ont dans leur poche, dans leur sac quand pas tout simplement sur leurs genoux pendant les cours.

Je dois vous dire d'emblée que j'ai vécu là trois des quelques belles et graves heures de cours que compte ma carrière longue d'une quinzaine d'années, tant d'ailleurs qu'il m'aurait plu que votre fille ainsi que vous même soyiez là et entendiez ce qui fut dit au long de ces trois heures successives; ces paroles - qui sait ? - auraient en effet peut être pu, pour une part certes très infime, atténuer un tant soit peu ou un instant le préjudice subi par votre fille, par vous, par vos proches.

De belles choses

De belles choses se sont en effet dites et échangées, qu'il serait trop long de toutes retranscrire ici. Je vous en livre néanmoins l'une ou l'autre; à une élève qui s'étonnait qu'une fille puisse faire si vite confiance à un garçon, un élève répondait: "On voit bien que tu n'as jamais été amoureuse, toi!". Un autre élève, péremptoire, avertissait: "Moi, je vous le dit, on ne peut faire confiance qu'à sa femme ou à son mari!". Une jeune élève le refroidissait rapidement: "Jamais entendu parler de féminicide?"... Un autre encore questionnait le comportement du jeune homme incriminé dans votre témoignage : "Il faut être bien faible et manquer de confiance en soi pour faire cela"... D'autres élèves s'interrogeaient sur les raisons qui peuvent expliquer que vous n'ayez pas porté plainte. A cette question, des débuts de réponse se faisaient : "Pour qu'en plus on en parle dans les journaux !", "Moi, cela m'arriverait, je ne voudrais pas que mes parents portent plainte", "Si un professeur me parle mal, je n'en dis rien à mes parents, je n'ai pas envie qu'ils viennent se plaindre, parce qu'alors, le prof, il ne me ratera pas"... Un élève résumait: "Il y a plein de situations où on se dit que le plus simple, c'est d'oublier le plus vite possible"...

Au-delà des paroles, il y avait aussi les regards, celui, par exemple, de cette jeune fille voilée, tout empli de compassion pour la jeune inconnue évoquée dans votre récit, un récit qui, pourtant, venait heurter ses convictions; il y avait aussi le poing de cet élève frappant la paume de son autre main, voulant signifier par là, de manière certes triomphaliste, comment il aurait, lui, vite réglé l'affaire… Une élève, portée davantage vers la parole que le geste, s'en référait, elle, à sa religion ou à sa foi, et tranchait de manière catégorique: "Ce qu'il a fait, ce type, c'est tout simplement un péché mortel".

Bien sûr, il y avait aussi - il y a toujours - l'un ou l'autre petit groupe d'élèves au sein duquel un rire vilain se fait entendre, au sein duquel, aussi, un commentaire se chuchote plutôt qu'il n'ose se dire, et, de manière plus acceptable, il y aussi parfois un étonnement, une désapprobation qui se lit dans un regard, dans un froncement de sourcils, mais qui ne fait, finalement, que souligner les différences de vécu qui existent au sein de la jeunesse bruxelloise…

Mais quand bien même ils nous heurtent, il faut bien les laisser apparaître, ces murmures qui n'osent se faire parole audible, ces jugements hâtifs, ces rires qui tiennent davantage du défouloir- des rires, remarquons-le, qui sont, dramatiquement et de manière si symptomatique, plus souvent le fait des garçons plutôt que des filles. Et il faut également les laisser s'exprimer, ces opinions qui se voudraient toute emplies d'un évident bon sens... Comment, en effet, les déconstruire si l'on évite prudemment de les faire apparaitre, ici et maintenant?... Et surtout, comment, sinon, mobiliser chez l'élève ce "juge impartial" que, selon les philosophes anglais du XVIIIème siècle, tout humain - et partant, tout élève -, né ici ou ailleurs, ayant vécu hier ou aujourd'hui, abrite en lui, parfois même à son insu?

N'est-ce d'ailleurs pas là, dit en passant, et seulement là, que devrait résider l'objectif du cours de citoyenneté et de philosophie, parfois encore appelé "cours de rien" : mettre en œuvre un dispositif pédagogique, lent et patient, qui permette à l'élève d'élaborer une parole d'une portée un tant soit peu universelle, c'est-à-dire impartiale, détachée de ses points de vue particuliers, lesquels sont toujours déterminés par son histoire personnelle, son éducation, sa culture, sa religion? Points de vue particuliers certes respectables mais qui, justement, empêchent que la parole du juge impartial émerge de nous et irrigue nos vies quotidiennes.

Poser des questions

Avant que les élèves ne s'expriment librement sur les faits que relate votre témoignage, ils avaient formulé les diverses questions philosophiques qui leur étaient venues à l'esprit après lecture de votre récit - je tiens en effet beaucoup à ce que les élèves, plutôt que de donner leur opinion à la va-vite sur des questions ou des réalités qui leur sont posées ou exposées, développent d'abord leur capacité à poser des questions à propos de ces réalités, et cela sans même qu'il soit nécessaire ensuite de leur apporter un début de réponse; pour le dire autrement, je parie sur l'écho secret, intime, formulé ou entendu en son for intérieur - là ou réside son juge impartial… - que peut susciter chez l'élève l'élaboration ou l'écoute d'une question, et non pas tant sur les réponses qui seront ensuite données à ces questions.

Il est d'ailleurs étonnant de voir comme ces questions s'articulent d'emblée autour des valeurs fondamentales qui ont été blessées dans l'expérience que vous racontez et comment, sans même le nommer, elles condamnent le jeune homme qui, dans votre récit, les a précisément tant malmenées. Comme si, en quelque sorte, ce juge impartial évoqué à l'instant se laissait davantage entrevoir dans les questions que dans les affirmations…

Voici quelques-unes de ces questions faisant suite à la lecture de votre texte :

- Qu'est-ce que c'est, la confiance?
- Peut-on protéger ceux qu'on aime?
- C'est quoi, l'expérience de la honte?
- La justice existe-t-elle?
- Pourquoi la victime devient-elle si souvent le coupable?
- Pourquoi les êtres humains peuvent-ils faire preuve de tant de bassesse?

Au-delà de ces questions, je tiens surtout à vous redire la belle et profonde gravité que j'ai perçue dans le regard des élèves lorsqu'ils découvraient votre témoignage. Il y avait, au final, dans ces trois classes - qui sont un vrai reflet de cette diversité sociale, culturelle et religieuse de Bruxelles encore si souvent pointée du doigt - une atmosphère digne et respectueuse qui m'a semblé, certes modestement, rendre pleinement justice à votre fille, ainsi qu'à vous même. Un tribunal anonyme et discret, en quelque sorte, mais dont je ne voudrais pas manquer de vous dire, à votre fille et à vous même, qu'il a, suite à la publication de votre témoignage et sa lecture en classe, existé ce jeudi 14 novembre dans une école de Bruxelles - un tribunal dont je penserais presque qu'il vaut peut-être, du moins en oubliant l'infinie modestie de ses moyens, celui devant lequel n'a pas comparu le jeune homme dont il est question dans votre témoignage.

Avec ma meilleure considération,

Jacques Meyers