Une chronique d'Armand Lequeux.

L’affaire Duhamel, qui a secoué récemment le monde politico-littéraire parisien et qui est à l’origine du mouvement #MetooInceste, nous rappelle ce que nous aimerions n’avoir jamais su : les abus sexuels sur mineurs, dans leur grande majorité, ont lieu dans le cadre familial. Cruel paradoxe ! C’est donc des membres de leurs familles qu’il faut protéger nos enfants avant de les mettre en garde contre des prédateurs inconnus, heureusement très rares. Désolé de casser l’ambiance romantique de la Saint-Valentin, mais un paradoxe semblable se retrouve dans le cadre des relations amoureuses puisque c’est par son partenaire ou ex-partenaire qu’une femme court le plus grand risque de se faire assassiner !

L’une de ces femmes l’expérimente, si je puis dire, tous les dix jours dans notre pays où quarante à cinquante plaintes pour violences conjugales sont déposées chaque jour. L’interminable confinement que nous vivons semble bien avoir aggravé cette problématique qui s’étend à l’ensemble de la société, dans toutes les couches sociales et à tout âge puisqu’on la rencontre aussi bien chez les aînés qui prennent mal le tournant de la retraite que chez les très jeunes où elle peut prendre la forme du harcèlement ou du revenge porn.

Les raisons de la colère

Trop lentement sans doute notre société prend ce phénomène en considération et met à la disposition des femmes meurtries des dispositifs policiers, juridiques, sociaux et psychologiques. Les hommes violents peuvent aussi recevoir un accompagnement psychologique spécialisé même s’ils sont trop peu nombreux à se remettre en question. Les couples qui ne sont pas encore entrés dans la phase irréversible du cycle de la violence peuvent aussi consulter et ils sont plus nombreux qu’autrefois à oser cette démarche.

Tout ceci est encourageant, mais à propos d’audace nous n’avons peut-être pas toujours celle qui nous permettrait d’éclairer les causes initiales de ces violences, car enfin il nous faut admettre le fait que la majorité de ces couples ont vraisemblablement fêté un jour la Saint-Valentin ! Des étoiles dans les yeux et la bouche en cœur, ils ont parlé d’amour, de toujours, de tendresse et de promesse avant de se déchirer cruellement quelques années plus tard. Faut-il croire que le ver était dans le fruit ? Oui sans doute, lorsque les amoureux ne peuvent dépasser le stade de l’objectivation de l’autre pour oser l’aventure de la rencontre de sujet à sujet. Celle-ci ne peut se vivre qu’à contre-courant des valeurs de notre société de consommation. La mode, les médias et les exigences esthétiques toujours plus poussées conduisent trop de femmes à se présenter sur le marché de l’amour comme des objets disponibles pour la consommation masculine. Trop d’hommes sont formatés pour être consommateurs, y compris sur le plan sexuel. Lorsqu’ils sont confrontés au fait que leur partenaire n’est pas un objet entièrement disponible à leurs désirs, ils se révèlent incapables d’assumer leurs frustrations au risque de les transformer en colère et violence.

Ma voiture, ma maison, "ma" femme

L’autre courant contre lequel il nous faut lutter pour privilégier la bienveillance plutôt que la violence est celui de l’appropriation de notre partenaire. Cela nous rassure de croire que notre petit monde égocentré nous appartient : ma voiture, ma maison, mes objets familiers, ma famille, mon travail, mes idées, mes croyances, etc. En ce qui concerne le couple, méfions-nous cependant des déterminants possessifs. L’autre du couple n’est ni ma femme, ni mon homme, ni mon conjoint. Il s’agit d’une personne que la vie eut le bonheur de mettre sur ma route et qui accepte de la tracer avec moi. Elle ne m’appartient pas, je n’en suis pas le propriétaire. À ce titre, il me semble que la jalousie doit être perçue comme un signal avertissant d’un danger potentiel du côté de la violence et non pas comme une preuve d’amour comme on aimerait le croire parfois certains soirs de la Saint-Valentin quand on voudrait être tout pour l’autre et que l’autre soit tout pour nous.

Honorer les différences

Les thérapeutes de couples le savent, les conjoints en difficulté ont plus souvent besoin d’apprendre à honorer leurs différences et à vivre en autonomie partagée plutôt qu’à être invités à prendre la voie de la fusion trop souvent synonyme de dépendance affective et de possession mortifère. C’est peut-être aussi en famille et à l’école que cette pédagogie de l’altérité pourrait être privilégiée dès l’enfance, comme un antidote aux dérives de l’inceste et des violences conjugales.

>>>Titre, intertitres et chapô sont de la rédaction. Titre original: "À la Saint-Valentin, tu m’appartiens ?"